Ladj Ly, le bon grain

«Les misérables» est le premier long métrage de Ladj Ly, qui a grandi à Montfermeil auprès de parents d’origine malienne. Le cinéaste demeure très préoccupé par les enjeux socio- économiques du quartier où il réside toujours.
Photo: Eric Feferberg Agence France-Presse «Les misérables» est le premier long métrage de Ladj Ly, qui a grandi à Montfermeil auprès de parents d’origine malienne. Le cinéaste demeure très préoccupé par les enjeux socio- économiques du quartier où il réside toujours.

Dans la commune de Montfermeil, celle-là même que Victor Hugo immortalisa dans son roman Les misérables, les iniquités sociales sont endémiques. Les gangs y faisant la pluie et le beau temps, la Brigade anticriminalité y effectue plusieurs rondes quotidiennement. Tout juste transféré du beaucoup plus tranquille commissariat de Cherbourg, Stéphane apprendra à la dure, et très vite, que les hors-la-loi portent ici souvent l’uniforme. En témoigne ce passage à tabac d’un enfant, Issa, par deux collègues que vient de filmer Buzz, un autre gamin du quartier. Et la tension de monter jusqu’au point de rupture dans ce formidable film de Ladj Ly, lauréat du Prix du jury à Cannes.

Les misérables est le premier long métrage de Ladj Ly, qui a grandi à Montfermeil auprès de parents d’origine malienne. Le cinéaste demeure très préoccupé par les enjeux socioéconomiques du quartier où il réside toujours. D’ailleurs, Les misérables fut d’abord un court métrage, en 2016, inspiré par des violences policières qu’il avait lui-même documentées.

« Ça fait plus de 10 ans que je filme ce territoire. Et, pour moi, c’était une évidence que je voulais un jour porter ça au cinéma. Mais bien sûr, ça a pris du temps. Il me fallait apprendre : je n’ai pas fait d’école de cinéma, j’ai appris sur le tas, et je voulais faire les choses correctement. J’ai tourné du court, d’abord du documentaire… Ç’a été formateur. La fiction est venue ensuite. J’ai pris le temps de me perfectionner. »

Avant même d’écrire le scénario du court métrage, Ladj Ly savait qu’il en tirerait un long. « Financer un film en France, c’est compliqué, à plus forte raison lorsqu’on vient des banlieues comme moi et qu’on veut traiter de sujets chauds liés aux quartiers difficiles. On n’a pas été soutenus par le CNC [Centre national du cinéma et de l’image animée]. »

Beau joueur, Ladj Ly refuse à cet égard de voir le parcours brillant de son film comme une douce revanche envers l’institution. Pour ce qui est du passage du court au long, le cinéaste ne nourrissait guère de doute à savoir s’il disposait, ou non, d’un matériau dramatique suffisant pour justifier la transition.

« La base était là, solide : on avait le personnage principal, le contexte et le gros de l’histoire. Après, la clé était de développer, d’étoffer, en ajoutant des personnages et des sous-intrigues qui viendraient approfondir ces personnages et complexifier la peinture de milieu. »

Une peinture de milieu empreinte d’une authenticité remarquable. « Le cinéma que j’ai envie de faire part d’histoires réelles : tout le scénario est inspiré de faits réels, de ma vie, de celles de gens autour de moi… » Ceci expliquant cela.

Partir du réel

Parmi les temps forts d’un film qui ne compte pratiquement que cela, les séquences d’ouverture et de fermeture se répondent et s’interpellent l’une l’autre avec une criante acuité. La première montre un peuple français en liesse aux Champs-Élysées après que la France eut remporté la coupe du monde de foot en Russie. Il n’y a alors pas de classe sociale, d’allégeance religieuse ou de couleur de peau qui tiennent : tout le monde est uni, tout le monde est heureux.

C’est l’illustration parfaite de la devise nationale Liberté, égalité, fraternité. Or, cette belle harmonie, sans surprise, ne dure que le temps d’un hourra.

« Y a que le foot qui arrive à tous nous réunir, à nous rassembler, et à nous faire dire qu’on est tous Français. Après le match, chacun retourne à sa condition sociale ou autre, et c’est dommage. Je l’ai vécu en 1998 : c’était la France Black, Blanc, Beur, et puis, tout de suite après, on est redevenus des Français de seconde zone. »

Y a que le foot qui arrive à tous nous réunir, à nous rassembler, et à nous faire dire qu’on est tous Français

 

Campée dans l’immeuble autour duquel les violences policières ont été filmées, la finale opposant les ripoux à des hordes d’enfants qui en ont assez marque donc un contraste saisissant. Un contraste, en l’occurrence, qui vaut tant pour le fond que pour la forme. Aux extérieurs ensoleillés et festifs succède en effet un intérieur tout de dédales, de portes closes et de confinement.

« La scène finale, je l’ai tournée dans mon immeuble — j’habite le rez-de-chaussée. Et là encore, c’est ancré dans la réalité : un jour, j’étais chez moi, tranquille, et soudain, j’ai entendu tout un raffut. J’ai jeté un coup d’œil dans la cage d’escalier et j’ai vu une cinquantaine de jeunes encercler des policiers. Ça s’est très mal terminé. Cet événement, je l’avais en tête en écrivant. Cette séquence de dix minutes a nécessité deux jours de tournage dans ma cage d’escalier. »

Pertinence renouvelée

On le précise cependant, contrairement à l’issue funeste qu’il évoque, Ladj Ly a choisi de clore son film sur une note plus ambiguë, quoique parfaitement honnête, et qui laisse le cinéphile tétanisé. Dès lors, les mots d’Hugo n’en paraissent que plus frappants dans leur pertinence renouvelée lorsqu’ils apparaissent à l’écran, peu après.

Oui, car, hormis le théâtre de l’action, le film fait écho à l’œuvre phare de l’écrivain au moyen de cette éloquente citation : « Mes amis, retenez ceci : il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes, il n’y a que de mauvais cultivateurs. »

« On voit plusieurs “mauvais cultivateurs” dans le film, mais Stéphane essaie d’emblée de faire les choses bien. Ce qui n’est pas facile : dans cette zone qui a été abandonnée des autorités et du politique, les gens se sont organisés entre eux. Les règles ne sont pas les mêmes. »

Un autre « bon cultivateur » est Salah, le voyou repenti qui fait figure de mentor auprès des petits, et qui tient tête tant aux collègues corrompus de Stéphane qu’aux chefs des différentes factions criminelles. Enfin, l’hommage à Victor Hugo réside aussi, et peut-être surtout, dans un constat plus doux-amer : « Un siècle et demi plus tard, la misère est toujours présente à Montfermeil. »

Candidat de la France à l’Oscar du meilleur film étranger, Les misérables prendra l’affiche le 10 janvier.

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