«Alien», quarante ans et toutes ses dents

Extrait du film «Alien» de 1979, réalisé par Ridley Scott, dans lequel Ellen Ripley livre une lutte mortelle contre un horrible monstre extraterrestre.
Photo: Twentieth Century Fox Extrait du film «Alien» de 1979, réalisé par Ridley Scott, dans lequel Ellen Ripley livre une lutte mortelle contre un horrible monstre extraterrestre.

C’était il y a quarante ans… Un oeuf de pierre perdu dans le vide intersidéral surmontant une flamme verte fluorescente. Une « baseline » qui allait devenir culte : « Dans l’espace, on ne vous entend pas crier ». Une jeune femme, entraperçue deux années plus tôt dans un film de Woody Allen, qui ignorait encore que son personnage d’Ellen Ripley allait faire d’elle une vedette internationale et l’accompagnerait durant plusieurs décennies… C’était enfin cet « Alien », sans doute la plus cauchemardesque créature jamais imaginée par la SF, expulsée du ventre du malheureux John Hurt, dans une scène d’anthologie à l’horreur jamais égalée.

À l’origine de ce monstre hybride, un long travail collectif : celui de Dan O’Bannon (le scénariste), H.R. Giger (l’artiste plasticien) et Ridley Scott (le réalisateur) — auxquels on peut ajouter John Carpenter, Jodorowsky, Conrad, les tableaux de Francis Bacon, les comic books, la mythologie grecque ou l’étude des insectes… —, que décrypte avec intelligence le récent documentaire Memory : les origines d’Alien d’Alexandre O. Philippe.

Car, si le film, gros succès commercial lors de sa sortie en 1979, a su devenir un classique installé au temple de la SF aux côtés de 2001, Star Wars ou Blade Runner, c’est sans doute parce qu’il est d’une richesse insoupçonnée. Mythologique, politique, psychanalytique, cinématographique… les lectures se déclinent à l’infini.

Boîte de conserve

Pour en trouver les prémices, il faut remonter au milieu des années 1970, quand le scénariste Dan O’Bannon reprend le scénario rédigé quelques années plus tôt avec John Carpenter lors de la réalisation de Dark Star, ringardissime film de SF fauché, digne des meilleurs nanars du genre : une poignée d’astronautes se retrouve face à une entité extraterrestre (sorte de gros pouf orange à pois jaunes) dans un vaisseau spatial en boîte de conserve. Dan O’Bannon transfère l’aspect comédie en film d’horreur et intitule son brouillon Starbeast.

Le script passe de mains en mains, séduit un temps le dessinateur Alejandro Jodorowsky, en train de travailler sur Dune (projet qui capotera), tente — puis effraie — nombre de producteurs et de réalisateurs, avant que Ridley Scott n’accepte de relever le défi avec les moyens de la Fox et impose le génial et déjanté H.R. Giger comme concepteur de l’« Alien » et du vaisseau extraterrestre.

On ne reviendra pas sur l’histoire. Car, au-delà du scénario somme toute classique — une lutte à mort contre un monstre malfaisant et le triomphe final de la jeune héroïne — Alien, le huitième passager a su multiplier les références et les symboles.

Gestion hitchcockienne

Mythologique, d’origine grecque ou égyptienne, avec cette divinité infernale rappelant les Furies. Une référence accentuée par la beauté terrifiante de la créature biomécanique imaginée par l’artiste suisse H.R. Giger qui a, pour l’occasion, repris une de ses précédentes oeuvres intitulée Necronom IV (1976).

Politique, avec cette critique du capitalisme débridée, exprimée à travers l’opposition entre techniciens syndicalistes méfiants et officiers scientifiques qui, plus ou moins volontairement, obéiront aux ordres de la Compagnie, qui a ordonné à l’ordinateur de bord (secondé par un androïde) de ramener l’« Alien » sur Terre pour en faire une arme biologique.

Sexuel, avec cet animal visqueux sorti d’un monstrueux vagin pour engrosser un être humain avant d’en être expulsé sous la forme d’un phallus sanguinolent qui bientôt crachera des jets d’acide…

Cinématographique enfin, avec cette gestion hitchcockienne du suspense et du huis clos. Il faut attendre la 52e minute du film et la scène mythique de la cage thoracique pour que le film démarre vraiment et se transforme en thriller galactique. Un plan d’autant plus réussi qu’il a surpris jusqu’aux acteurs, qui n’en avaient eu qu’une description sommaire dans le scénario. Lorsque l’équipe est convoquée pour la prise, surprise : Ridley Scott et ses techniciens ont enfilé des imperméables. Il y a des seaux pleins d’abats, « une odeur de formol effroyable », selon Veronica Cartwright, et les cinq caméras sont enveloppées dans une toile en plastique.

Alternant extraits du film et témoignages (à l’exception notable de Sigourney Weaver), le documentaire pourra être complété par la lecture de L’art et la science dans Alien, intelligent ouvrage rédigé par des chercheurs du CNRS et du CEA s’interrogeant sur l’évolution des espèces, les voyages interstellaires, la colonisation des espèces, le rôle et la place des androïdes dans le futur…

Memory: les origines d’Alien

Documentaire d’Alexandre O. Philippe. Disponible sur Crave dès le 30 décembre