«Cats»: tout chat pour chat

Premier film à utiliser une technique de capture de mouvements permettant d’habiller ses acteurs d’un pelage félin avec vibrisses, oreilles et queue mobiles, Cats aurait tout de même mieux fait de faire confiance à un bataillon de costumiers, de coiffeurs et de maquilleurs pour préserver le charme artisanal de la comédie musicale.
Photo: Universal Pictures Premier film à utiliser une technique de capture de mouvements permettant d’habiller ses acteurs d’un pelage félin avec vibrisses, oreilles et queue mobiles, Cats aurait tout de même mieux fait de faire confiance à un bataillon de costumiers, de coiffeurs et de maquilleurs pour préserver le charme artisanal de la comédie musicale.

Une fausse bonne idée. Un gaspillage de talents. Une horreur. Voilà en quelques mots l’offrande de Tom Hooper qui, depuis 1981, voue un culte à la comédie musicale Cats, d’Andrew Lloyd Webber, laquelle s’inspire du recueil de poésie pour enfants de T.S. Eliot, Le guide des chats du Vieil Opossum. Vous rappelez-vous le choc éprouvé la première fois que vous avez vu ces hideux hybrides velus dans la bande-annonce ? Eh bien, attendez de voir les souris et les coquerelles chez la pataude Jennyanydots (la toujours cabotine Rebel Wilson). Mais retournons à nos chatons.

Après avoir transposé à l’écran Les misérables, où Anne Hathaway, Hugh Jackman et Russell Crowe chantaient les sanglots dans la voix et les narines bien congestionnées — dans le cas du dernier, l’utilisation du verbe chanter est à discuter — en gros plans, Hooper remet ça avec Cats. Oui, il y en a, des gros plans, dans cette léthargique suite de tableaux où les danseurs rivalisent de talent en combinant ballet classique, hip-hop et claquettes sans que cela suscite pourtant le moindre frisson chez le spectateur friand de comédies musicales.

Moult gros plans qui laissent dubitatifs, quand ils ne provoquent pas le dégoût ou l’embarras. Quand on pense que même le séduisant Idris Elba, dans le rôle du méchant Macavity, fait peur à voir… Lors d’un numéro où il danse avec Taylor Swift, alias l’aguichante Bombalurina, on est saisi d’effroi de le voir semblable à un gros matou castré.

Chat alors !

Se targuant d’avoir réalisé le premier film à utiliser une technique de capture de mouvements permettant d’habiller ses acteurs d’un pelage félin avec vibrisses, oreilles et queue mobiles, Tom Hooper aurait tout de même mieux fait de faire confiance à un bataillon de costumiers, de coiffeurs et de maquilleurs pour préserver le charme artisanal de Cats. Pour vous en convaincre, voyez la version londonienne du spectacle, captée par David Mallet en 1998, où Elaine Paige campe une bouleversante Grizabella (personnage qu’elle a créé en 1981 au West End).

Parlons-en, d’ailleurs, de cette pauvre chatte glamour rejetée de tous à qui incombe la tâche de faire pleurer l’auditoire en entonnant Memory — chanson phare du musical devant sa popularité à la reprise crémeuse de Barbra Streisand. C’est à Jennifer Hudson, oscarisée pour sa prestation tonitruante dans Dreamgirls, que Tom Hooper a confié ce rôle.

Chaque fois qu’elle apparaît à l’écran, on craint qu’elle nous défonce le tympan et dénature cette chanson — que Webber a composée en hommage à Puccini —, qui demande une interprétation nuancée. Hélas, Jennifer Hudson n’a pas la même définition de la subtilité que la merveilleuse Betty Buckley, première Grizabella de Broadway. Si elle fait des efforts pour ne pas hurler sa peine au clair de lune, elle ne peut s’empêcher de pousser des ultrasons durant quelques mesures, le temps que dégouline doucement le mucus dans son empreinte de l’ange. Il n’y a pas à dire, on est bien chez Hooper…

À hauteur de chat

Tandis que le scénario de Lee Hall respecte les grandes lignes du récit, lequel se résume à un enchaînement de portraits de chats, Tom Hooper a pris la liberté de sortir les félins des bas-fonds londoniens afin de les emmener dans quelques intérieurs d’inspiration victorienne. Ce qui est tout à son honneur, mais qui laisse toutefois pantois tant les décorateurs ne semblent pas s’être entendus sur les proportions à adopter. D’un lieu à l’autre, quand ce n’est pas d’un plan à l’autre, on jurerait que les bêtes bipèdes changent de taille. Déjà qu’ils ont tous une étrange allure…

Pour nous guider dans cet univers qu’on aurait préféré ne jamais visiter et où Ian McKellen, dans la peau du vieux Gus, semble être aux prises avec un chat dans la gorge, on retrouve la douce Victoria (mièvre et gracieuse Francesca Hayward) et le hardi Munkustrap (fade et agile Robbie Fairchild). La première affiche tout au long du film le même air de candeur médusée et le second peine à s’imposer. En fait, aucune performance ne se révèle mémorable, pas même celle de James Corden, qui s’amuse nonchalamment en dodu Bustopher Jones, ni celle de Jason Derulo, qui en fait des tonnes en Rum Tum Tugger.

Et dame Judi Dench dans tout cela ? À défaut d’avoir pu créer Grizabella en 1981 en raison d’une blessure, elle devient la première femme à incarner Old Deuteronomy, sage félin qui, une fois par année, choisit lequel des Jellicle Cats aura droit à une nouvelle vie. Récitant plus qu’elle ne chante la poésie ludique d’Eliot, la vénérable actrice s’en tire avec dignité. On se réjouit tout de même que ce pitoyable Cats au budget pharaonique de 95 millions de dollars ne soit pas son chant du cygne. Souhaitons au pauvre Tom Hooper de retomber sur ses quatre pattes après cet échec lamentable.

Cats

Comédie musicale de Tom Hooper. Avec Francesca Hayward, Robbie Fairchild, Idris Elba, Judi Dench, Jennifer Hudson, Rebel Wilson, James Corden, Ian McKellen et Taylor Swift. États-Unis–Grande-Bretagne, 2019, 110 minutes.