«Le vingtième siècle»: le King du Canada

Cette fantaisie se moque joliment des assoiffés du pouvoir, exposant leurs carences affectives les plus intimes.
Photo: Maison 4 3 Cette fantaisie se moque joliment des assoiffés du pouvoir, exposant leurs carences affectives les plus intimes.

Elle ne fait pas courir les foules, ni ne fait la fortune des cinéastes qui y sont associés, mais il existe bel et bien une « école de Winnipeg », dominée par la figure de Guy Maddin, artisan de grand talent (The Saddest Music of the World, The Forbidden Room). Ses films oscillent entre une simplicité désarmante et des techniques visuelles d’un autre temps, approche esthétique audacieuse, rarement racoleuse.

Après plusieurs courts qui annonçaient déjà cette filiation, Matthew Rankin l’assume à nouveau dans son premier long métrage, The Twentieth Century, une leçon d’histoire aux accents fantasmagoriques. Et ce n’est pas le confinement dans un studio de cinéma qui allait l’empêcher de trimbaler ses personnages de Québec à Winnipeg en passant par Toronto et… l’Afrique du Sud. Tout cela pour raconter l’ascension de Mackenzie King, premier ministre du Canada à diverses reprises entre 1921 et 1948, à qui l’on doit certaines politiques progressistes (le régime d’assurance-emploi et la pension de vieillesse) et une indépendance subtile, mais constante, face à l’Empire britannique.

Or, ce n’est pas ce genre de détails qui domine dans cette biographie aussi farfelue que macabre, plus près de la bande dessinée que de la vérité historique, jonglant avec des concepts psychanalytiques : la mère castratrice, la répression sexuelle, l’omniprésence des symboles phalliques (ici, un cactus dont je vous laisse deviner la fonction), etc. À cela s’ajoute une accumulation fascinante de références typiquement canadiennes, n’ayant rien à voir avec le patriotisme de pacotille des Minutes du patrimoine. Car The Twentieth Century affiche un bilinguisme de bon aloi, se moque allègrement de l’ennui qui émane de Toronto (même en 1899 !), fait de Winnipeg un lieu de toutes les perversions et de Québec une ville peuplée de pacifistes idéalistes. Rien de moins.

Au centre de cette amusante macédoine, un jeune Mackenzie King (Dan Beirne, touchant de candeur) rêve d’atteindre les plus hauts sommets politiques, freiné par une timidité maladive et une gentillesse toute canadienne. Ce puceau, accablé aussi par une autorité parentale tyrannique (sa mère est jouée par… Louis Negin, figure familière du cinéma de Guy Maddin), craque pour la fille du despotique gouverneur général, mais cette conquête sera aussi laborieuse que celle du pouvoir, traversée d’épreuves, de remous historiques (sur fond de guerre des Boers) et de démons intérieurs qu’il lui faut combattre. Dont un fétichisme pour les souliers de femmes.

Dans un style narratif se situant au croisement du conte de fées, du récit initiatique et du drame d’épouvante, The Twentieth Century propose un étonnant puzzle poétique allant un peu dans tous les sens, mais jamais celui de la banalité. Matthew Rankin triture bien des clichés de notre beau et grand pays (entre les bouleaux, le sirop d’érable et les chevreuils), pigeant aussi dans l’imagerie délirante des régimes totalitaires — certaines scènes apparaissent comme des copies conformes de ce que l’on peut voir dans 1984, de Michael Radford.

Cette fantaisie se moque joliment des assoiffés du pouvoir, exposant leurs carences affectives les plus intimes, et propose une vision à la fois décalée et inquiétante d’un Canada à l’aube d’un siècle fou. Grâce à une distribution éclectique d’acteurs de tous les âges, de tous les horizons et affichant tous les accents, Matthew Rankin signe un film profondément canadien : dans son humour jamais tapageur et dans sa manière de concilier les différences en une mosaïque aussi déjantée que singulière.

Le vingtième siècle (V.F. de The Twentieth Century)

★★★ 1/2

Comédie satirique de Matthew Rankin. Avec Dan Beirne, Sarianne Cormier, Catherine St-Laurent, Mikhail Ahooja. Canada, 2019, 90 minutes.