Pour en finir avec l’horreur

Imogen Poots incarne Riley dans le «Noël tragique» de Sophia Takal.
Photo: Universal Pictures Imogen Poots incarne Riley dans le «Noël tragique» de Sophia Takal.

Sorti en 1974, Noël tragique se déroule pour l’essentiel dans une vaste demeure victorienne où réside un groupe d’étudiantes. Dans l’ombre, un assassin les épie. Présenté ainsi, le film de Bob Clark, qui s’inspire de la légende urbaine du « tueur au grenier » et, au dire du scénariste A. Roy Moore, d’une série de meurtres par strangulation qui seraient survenus à Westmount, tient du cliché. C’est que, depuis, maints succédanés ont été produits. Or, à l’époque, le film fit office de précurseur en matière de slasher, sous-genre du cinéma d’horreur axé sur les méfaits d’un maniaque à l’arme blanche. Culte, Noël tragique a inspiré non pas un, mais deux remakes. Dernier en date, celui de Sophia Takal vient de paraître.

Noël tragique (Black Christmas), l’original, devint une oeuvre déterminante un peu par accident : c’est son mélange jusque-là inédit d’influences disparates qui fit école. De Voyeur (Peeping Tom ; 1960), de Michael Powell, le film reprend le point de vue du tueur en caméra subjective (comme plus tard Halloween, de John Carpenter). À Psychose (Psycho ; 1960), d’Alfred Hitchcock, il emprunte le procédé des meurtres extravagants sur le plan technique. En nouveauté : que des jeunes gens en guise de proies, et un assassin non identifié tout de mains et de silhouette (dans la lignée du giallo italien, autre sous-genre relevant de l’horreur et du policier).

Le film de Clark se distingue en outre par la qualité de ses protagonistes. Là où la majorité des slashers subséquents se bornent à envoyer à l’abattoir des archétypes paresseux et interchangeables tels le sportif, la fille dite « facile », le « nerd » ou la vierge, Noël tragique offre des personnages empreints d’authenticité. Un aspect sur lequel l’auteure et critique britannique Kat Ellinger, éditrice du magazine Diabolique, revient dans son essai sur le film qu’elle qualifie de « merveilleusement subversif ».

« Ce qui est encore plus intéressant — sachant de quelle manière le slasher s’est développé par la suite selon l’approche moralisatrice voulant que la “mauvaise fille” se fasse tuer et que la “bonne fille” survive — est que Noël tragique ne porte aucun jugement de la sorte. Le réalisateur plonge profondément dans des enjeux complexes, nous proposant des personnages solides dont on se soucie réellement. »

Ellinger salue l’angle sociologique du film, dont l’héroïne Jess (Olivia Hussey) songe à se faire avorter.

« [Clark] utilise aussi le film pour explorer le contexte plus vaste du malaise culturel d’alors, spécialement en ce qui a trait à l’évolution du rôle des sexes et de la dynamique sexuelle dans une société où le féminisme gagnait en importance. Cela se manifeste à travers le dilemme de Jess : une jeune femme sous pression d’étudier afin de se forger une carrière, mais consciente des attentes sociales voulant qu’elle prenne peut-être plutôt la route traditionnelle de la maternité et du mariage auprès d’un homme en qui elle n’est pas sûre d’avoir confiance. »

Mouture 2019

Justement, ce qu’il y a de bien avec le remake de Sophia Takal, c’est que la réalisatrice poursuit dans cette veine, mais fait passer les considérations féministes de l’arrière à l’avant-plan. On suit donc Riley (Imogene Poots, une gravité émouvante dans le regard), étudiante dans un collège sélect qui, trois ans plus tôt, a été violée pendant qu’elle était inconsciente lors d’une fête organisée dans une fraternité.

En quelques scènes clés, y compris un numéro musical dévastateur, Takal et la coscénariste April Wolfe jettent les bases d’une critique cinglante de la culture du viol, celle-ci facilitée par des structures établies, maintenues et perpétuées par une culture patriarcale. Le personnage de Kris (Aleyse Shannon, décapante), la meilleure amie militante de Riley, est souvent le porte-voix de cette dénonciation. D’ailleurs, on apprécie d’office la volonté de la cinéaste d’appeler un chat un chat et de charger à fond de train sans chercher à ménager les sensibilités masculines (les jeunes hommes ont longtemps constitué le public cible du slasher). On pense par exemple à cette scène dans laquelle le professeur joué par Cary Elwes pose en victime de « la chasse à l’homme blanc hétéro » : le film n’en fait qu’une bouchée. Le film le fait comprendre sans ambages : ceci est un slasher « post-#MeToo ».

 
Photo: Universal Pictures Lucy Currey interprète Lindsay dans le film «Noël tragique»

Pour le compte, Sophia Takal est très à son aise dans ces enjeux : Always Shine, son excellent film précédent, portait sur le conflit latent entre deux amies actrices, l’une en ascension car « jouant le jeu », et l’autre au chômage car s’y refusant, avec en filigrane un constat impitoyable sur ce qu’il en coûte à une femme de vouloir percer à Hollywood.

Habilement, Takal conserve la prémisse du film de Clark, auquel elle rend plusieurs hommages détournés, puis s’emploie à construire une allégorie percutante de la notion de féminicide par microcosmes de fraternité et de sororité interposés.

Hélas, un virage surnaturel bancal jumelé à d’interminables explications à la onzième heure amenuisent l’impact de ce qui a précédé. Toutefois, la réalisation de Takal s’avère extrêmement efficace, son sens de l’espace et de la dilatation du suspense engendrant de nombreuses scènes d’effroi : beaucoup d’inventivité et de bonbons cinéphiles disséminés çà et là (clin d’oeil à Suspiria, à L’exorciste III…).

Et en l’occurrence, aussi grand guignol que se révèle l’affrontement final, il s’en dégage, à un niveau viscéral, quelque chose de foncièrement satisfaisant. Comme un retentissant « C’est assez ! ». Au cynisme de la fin de l’original, Sophia Takal préfère ainsi un dénouement cathartique. Lequel comporte de beaux renversements de symboles, tel celui du bûcher jadis réservé aux femmes accusées de sorcellerie.

Une précision, en terminant : le premier remake de 2006 n’a pas été abordé simplement parce qu’il s’agit d’un très mauvais film. Les frères Bob et Harvey Weinstein, celui-là même, en avaient supervisé le montage avant d’exiger l’ajout d’une finale plus violente. Des informations qui rendent cette imparfaite mais audacieuse mouture 2019 encore plus jouissive.

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