«63 Up»: sept ans de réflexion

Sue, que l'on voit ici à 7 ans, est aujourd'hui à l’aube de la retraite après une carrière bien remplie, un modèle de résilience avec un perpétuel sourire.
Photo: Métropole Films Sue, que l'on voit ici à 7 ans, est aujourd'hui à l’aube de la retraite après une carrière bien remplie, un modèle de résilience avec un perpétuel sourire.

En 1963, le réalisateur canadien Paul Almond et son assistant Michael Apted n’auraient jamais pu imaginer la tournure ambitieuse de ce qui était à l’époque un modeste projet télévisuel réunissant une quinzaine d’enfants britanniques issus de toutes les classes sociales, mais tous âgés de sept ans. Depuis Seven Up, à intervalle régulier, la majorité d’entre eux est revenue devant la caméra d’Apted qui, entre deux fictions (Unlocked, Chasing Mavericks), a poursuivi cette démarche hors du commun, défiant la tyrannie du temps pour mieux raconter ses effets sur le corps et l’âme de ces hommes et ces femmes, vedettes improbables de ce feuilleton exceptionnel.

Plusieurs des participants n’en reviennent pas de se retrouver une fois encore devant le cinéaste, qui a d’ailleurs droit à quelques remontrances, sur le biais sexiste de certaines questions d’antan (Jackie ne mâche pas ses mots à ce sujet), ou sa vision figée des enfants qu’ils étaient (Tony a rompu depuis longtemps avec son image de bagarreur). Ces récriminations, peu nombreuses mais bien senties, ne sont pas ce qui donne à 63 Up son aspect mélancolique, nouveau chapitre sur lequel plane un parfum de fin du monde, celui de sexagénaires qui, de leur propre aveu, traînent beaucoup de bagages : deuils, maladies, divorces, échecs professionnels, occasions ratées. Nous avons même droit à de timides réflexions sur le foutoir du Brexit, commentaires le plus souvent timides et embarrassés.

Photo: Métropole Films

Photo: Métropole Films Jackie, 7 ans, en 1964, et Jackie aujourd’hui, qui ne mâche pas ses mots

Les protagonistes sont beaucoup plus volubiles sur les principaux événements qui ont marqué leur vie personnelle, certains étant d’ailleurs incapables de les commenter eux-mêmes. C’est le cas de Lynn, une bibliothécaire dévouée auprès des enfants défavorisés de son quartier, décédée à la suite d’un accident dans un parc avec ses petits-enfants, une absence en partie comblée par son conjoint et ses deux filles, encore affligés par son brusque départ. Moins poignant et plus prévisible est le retrait de Suzy, qui fut sans doute la moins enthousiaste du groupe, et dont le langage corporel trahissait constamment le malaise de se soumettre à cette expérience hors du commun.

D’autres avouent candidement y revenir un peu sur la pointe des pieds, comme Peter, dont les critiques sur les politiques néolibérales de Margaret Thatcher lui ont valu une pluie d’insultes dans les années 1980. Il est de retour depuis quelques chapitres, mais toujours en pesant soigneusement chacune de ses paroles. Tout le contraire de ces personnages attachants qu’est par exemple Tony, chauffeur de taxi pour qui Uber est une calamité, ou Sue, à l’aube de la retraite après une carrière bien remplie, modèle de résilience avec un perpétuel sourire.

Photo: Métropole Films

Photo: Métropole Films Lynn, 14 ans, en 1971, et une photo de Lynn aujourd’hui décédée

Chaque tranche de vie reproduit sensiblement la même structure : trajectoire personnelle, considérations politiques et sociales, relectures des propos du passé à la lumière du présent et, finalement, le leitmotiv de toute la série : « Give me a child until he is seven and I will give you the man. » Une des grandes forces de cette série est le constant va-et-vient entre les époques, images de transformations spectaculaires, de revers foudroyants et autres propos candides au caractère parfois prémonitoire.

Si certaines amitiés s’avèrent étonnantes par leur longévité et malgré la distance (celle de Paul et Symon, entre le Royaume-Uni et l’Australie), d’autres histoires vont droit au cœur, et ce, d’un film à l’autre. Neil, assurément le plus fragile d’entre tous, évoquait la dureté des grands espaces lorsqu’il n’était qu’un enfant, lui qui aura passé une partie de sa vie dans les coins les plus isolés du pays, le plus souvent itinérant. Même ses réalisations, sur le plan politique ou religieux — il fut conseiller municipal et maintenant pasteur ! —, n’arrivent jamais à camoufler sa détresse intérieure.

Photo: Métropole Films

Photo: Métropole Films Neil, 14 ans, en 1971, et Neil de nos jours, après un long parcours

Une fois de plus, Michael Apted relève un important défi logistique et cinématographique, mais cette virtuosité serait vaine sans l’humanité qui émane de cette grande aventure. L’expérience a un peu changé la vie de ses participants, mais mine de rien, au-delà des barrières de langue et de culture, elle rejoint souvent la nôtre : dans les joies comme dans les peines.


63 Up

★★★★

Documentaire de Michael Apted. Grande-Bretagne, 2019, 145 minutes.