Étienne Desrosiers et les secrets des pierres

Étienne Desrosiers est fasciné par la période architecturale des Trente Glorieuses, et l’œuvre de Luc Durand en est tributaire. 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Étienne Desrosiers est fasciné par la période architecturale des Trente Glorieuses, et l’œuvre de Luc Durand en est tributaire. 

Au début du documentaire Luc Durand Leaving Delhi, le sujet révèle que sa première réalisation architecturale fut un chalet pour sa mère, qu’il bâtit à l’âge de 14 ans. « Mon père venait de mourir », précise sans s’attarder celui qui, des années plus tard, imaginerait le pavillon du Québec d’Expo 67, puis le Village olympique en 1976. Entre autres réalisations. Car, comme on le découvre dans le captivant film que lui a consacré Étienne Desrosiers, le parcours de Luc Durand fut aussi inusité qu’inspirant.

Pour mémoire, on doit au cinéaste le documentaire Roger D’Astous, cocréateur du Village olympique avec Luc Durand. « J’ai rencontré M. Durand dans le cadre de ce précédent documentaire, précise Étienne Desrosiers. Lorsqu’il s’est mis à me raconter son histoire… Son passage en Suisse, en 1951, où il a côtoyé Jeanneret et Le Corbusier, son départ pour l’Inde, puis son retour au Québec… Plus il me confiait de choses et plus c’était un personnage de film, de roman, qui se révélait à moi. »

Et quel personnage ! Narrateur par l’entremise d’entrevues filmées sur une période de quelques années, Luc Durand se livre avec un mélange irrésistible de franchise et de pudeur. Une seule fois se laisse-t-il submerger par l’émotion en évoquant à nouveau son père, qui œuvra sa vie durant en construction. Se sachant mourant, ce dernier emmena un jour son fils faire le tour de ses anciens chantiers, un pèlerinage silencieux au terme duquel il déclara : « Moi, j’ai aidé à bâtir ces immeubles-là. Toi, bâtis une ville. »

Un souvenir relaté alors que le tournage démarrait à peine, indique Étienne Desrosiers. « C’était comme s’il avait retenu ça toutes ces années et qu’il fallait que ça sorte. Ça m’a pris de court. J’étais vraiment très touché. »

A posteriori, on comprend que ce chalet pour sa mère, cette « première conception architecturale », marqua le commencement d’une quête pour Luc Durand.

Tout le temps dedans

Une quête qui l’entraîna sur trois continents. Cela, à une époque où le Canadien français moyen se faisait encore répéter qu’il était né pour un petit pain. Sauf que, on le constate très vite, sous des dehors posés couvait chez Luc Durand une détermination à toute épreuve.

Le métissage en architecture, il l’a pratiqué d’instinct ; il a à cet égard été un précurseur. Il possédait cette ouverture, cette curiosité…

On songe à cette anecdote où, en 1951, en pleine hégémonie du clergé, il mit le curé à la porte, scandalisé de le voir soutirer de l’argent à répétition à sa mère alitée. Excommunié et sans remords, il débarqua à Genève (chez les protestants !), jeune marié, pour y poursuivre ses études en architecture.

Loin de la Grande Noirceur duplessiste, Luc Durand découvrit la modernité de l’après-guerre.

« Je suis fasciné par cette période architecturale, celle des Trente Glorieuses, note Étienne Desrosiers. L’œuvre de Luc Durand en est tributaire. Après la destruction, il y avait ce sentiment de refaire le monde qui prévalait ; celui de réinventer les volumes dans lesquels on vivait. Mon but, c’est un peu d’aider l’architecture à entrer davantage dans la culture populaire, parce que l’architecture, on est tout le temps dedans. Pourtant, on en parle assez peu : ça reste une forme d’art somme toute très intellectualisée. »

Or, justement, c’est en toute simplicité, mais avec une ferveur inaltérée, que Luc Durand en parle, que ce soit à la caméra ou sur le terrain. En effet, Étienne Desrosiers a eu l’heureuse idée de ramener l’architecte sur les différents lieux de ses accomplissements passés, dont une part appréciable subsiste en Inde.

« Je m’intéresse à la vie secrète des édifices — ce que M. Durand appelle “les secrets de la pierre”. Ce qui est extraordinaire avec lui, c’est que les prémisses de ses réalisations architecturales les plus connues ici se trouvent, dans plusieurs cas, en Inde. »

Boucler la boucle

D’ailleurs, l’un des aspects les plus saisissants de ce documentaire, qui au demeurant n’en manque pas, consiste en cette juxtaposition, au montage, d’édifices indiens et québécois signés Durand, les premiers annonçant souvent les seconds.

« Le métissage en architecture, il l’a pratiqué d’instinct ; il a à cet égard été un précurseur. Il possédait cette ouverture, cette curiosité… Un souci du bien-être des gens, également. Et il y a tout ce volet de sa carrière, à Montréal, au cours duquel il a tâché de développer le centre-ville en le tirant vers l’est francophone alors que les affaires se déroulaient presque exclusivement dans l’ouest anglophone. Je pense à la Place Dupuis ou à la Place Frontenac, qu’on ne voit plus vraiment, mais dont on apprécie la conception dès qu’on en a une perspective aérienne, la démarche derrière la volumisation, cette étoile… »

Tour à tour autoportrait d’un artiste qui regarde le chemin parcouru et road-movie architectural, pour reprendre la belle formule d’Étienne Desrosiers, le film est surtout devenu, par la force des choses, le testament d’une figure historique québécoise majeure, Luc Durand étant décédé en mars 2019 à l’âge de 89 ans.

Sachant cela, on trouve le documentaire d’autant plus poignant. Car au fond, en acceptant l’invitation d’Étienne Desrosiers de revisiter une ultime fois ses réalisations, Luc Durand s’est trouvé à reproduire le pèlerinage paternel de jadis, bouclant ainsi la boucle de sa quête d’émouvante façon.

Luc Durand Leaving New Delhi prend l’affiche le 20 décembre.

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