«Les éblouis»: brebis égarées

Dans le rôle de la jeune Camille, Céleste Brunnquell, qui est de chaque scène, est vraiment bien. Toutefois, c’est Camille Cottin, en mère dépressive et insidieusement narcissique, qui subjugue: une composition brillante que celle-là.
Photo: K-Films Amérique Dans le rôle de la jeune Camille, Céleste Brunnquell, qui est de chaque scène, est vraiment bien. Toutefois, c’est Camille Cottin, en mère dépressive et insidieusement narcissique, qui subjugue: une composition brillante que celle-là.

Quelque chose cloche chez les Lourmel. On fait à peine leur connaissance qu’on sent sourdre un malaise, un mal-être. La scène se déroule au tout début du film Les éblouis : Camille, 12 ans, vient de briller dans le spectacle de son atelier de cirque, et tandis que ses parents la félicitent et que l’adolescente leur demande la permission de rester avec ses amies, la mère refuse pour être aussitôt contredite par le père, qui accepte. La réaction qui s’en suit est non seulement disproportionnée, mais montre que, sans le savoir, la famille est au bord de l’éclatement. Et c’est de cet état, de cette vulnérabilité qu’abusera la communauté charismatique sous le joug de laquelle se placeront les Lourmel dans ce premier long métrage en bonne partie autobiographique de Sarah Suco.

À ce chapitre, la connaissance intime de l’avant, pendant et, dans une moindre mesure pour ce qui concerne le film, l’après, de la vie au sein d’une secte constitue un atout de taille pour Les éblouis. En effet, la réalisatrice et coscénariste (avec Nicolas Silhol) décrit avec un souci du détail des plus probants une lente mais inéluctable plongée dans un univers parallèle dont la nature malsaine et suffocante — psychologiquement autant que physiquement — ne se révèle, en phase avec la manière privilégiée par Suco, que petit à petit.

La cinéaste, qui comme on l’évoquait s’est inspirée de son propre calvaire, mais aussi de celui de ses jeunes frères et sœurs après que leurs parents se furent autrefois joints à un tel groupe religieux dont les velléités communautaristes dissimulaient quelque chose d’autrement plus sinistre, fait de Camille son alter ego. On demeure tout du long arrimé à son regard. On voit ce qu’elle voit, on déduit ce qu’elle déduit, on subit ce qu’elle subit…

L’étau se resserre

Le scénario et la réalisation s’avèrent habiles, dans un premier temps, à établir une ambiance de félicité, d’espoir retrouvé, avant que ne s’immiscent des notes d’étrangeté qui contribueront, ultimement, à l’instauration d’un climat anxiogène.

Il convient ici d’insister sur l’intelligence et la cohérence de la mise en scène de Sarah Suco, qui parvient à traduire visuellement, de gros plans intrusifs en zones d’ombres qui se referment, ce proverbial étau qui se resserre autour de Camille. Il est à cet égard des moments qui engendrent un réel inconfort physique, comme cette purification aux allures d’exorcisme patenté.

Un mot d’ailleurs sur la direction photo concertée du grand Yves Angelo (Tous les matins du monde) qui, dans les quartiers généraux de la secte, forge une atmosphère par moments quasi moyenâgeuse.

L’ensemble est parfois gros, certes, et on regrette un peu cette inclusion d’un potentiel petit-ami dont la perspective extérieure aide Camille à y voir clair : on comprend l’idée derrière, mais le personnage et son apport narratif agissent davantage comme des distractions. Les rares périodes de solitude de Camille sont en l’occurrence plus efficaces pour marquer l’évolution de son trouble intérieur face à sa prise de conscience graduelle quant à la dérive de ses parents et, surtout, quant aux périls auxquels sont exposés ses cadets.

Cottin subjugue

En revanche, et là encore, expérience personnelle aidant sans doute, Sarah Suco réussit à interpeller le cinéphile à un niveau viscéral auquel peu de films — encore moins des premiers films — peuvent prétendre.

Dans le rôle de Camille, Céleste Brunnquell a le mandat ardu de porter le récit puisqu’elle est de chaque scène. De l’enchantement à la détresse puis à la révolte, la jeune actrice est vraiment bien. Toutefois, c’est Camille Cottin, en mère dépressive et insidieusement narcissique (« fais ça pour moi »), qui subjugue : une composition brillante que celle-là. En père d’une mollesse coupable, Éric Caravaca est excellent aussi, à l’instar de Jean-Pierre Darroussin, chaleureux puis glaçant en « Berger » qui prend pour proies les brebis égarées.

À terme, Les éblouis terrifie, instruit aussi, et émeut, avec un dénouement lumineux d’autant plus satisfaisant qu’il a été gagné de haute lutte.

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Les éblouis

★★★ 1/2

Drame de Sarah Suco. Avec Céleste Brunnquell, Camille Cottin, Éric Caravaca, Jean-Pierre Darroussin. France, 2019, 99 minutes.