«Réservoir»: la maison sur le lac

La réalisatrice Kim St-Pierre s’est entourée de Maxime Dumontier (à gauche) et de Jean-Simon Leduc pour incarner des «hommes à la fois forts et vulnérables».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La réalisatrice Kim St-Pierre s’est entourée de Maxime Dumontier (à gauche) et de Jean-Simon Leduc pour incarner des «hommes à la fois forts et vulnérables».

Bien des critiques, y compris votre humble serviteur, l’ont plus d’une fois répété aux réalisateurs québécois : de grâce, sortez de Montréal, et surtout du Plateau Mont-Royal ! Le message semble avoir été reçu cinq sur cinq alors que de nombreux films récents sentent bon l’air du large (Les fleurs oubliées), la forêt (Il pleuvait des oiseaux), ou la campagne enneigée (Répertoire des villes disparues). Et la liste n’est même pas exhaustive.

Originaire des Laurentides, la réalisatrice Kim St-Pierre est intarissable lorsqu’elle évoque son enfance en forêt, en camping, complice de ses grands-parents à l’heure de la trappe, du jardinage, et du pédalo. Elle affirme être « très bien dans l’eau », et on la croit sur parole, surtout après avoir vu son premier long métrage de fiction, Réservoir, mettant en vedette Jean-Simon Leduc et Maxime Dumontier. Ce huis clos au grand air et perdu au milieu de l’immensité quelque part en Haute-Mauricie confirme une tendance à ratisser le territoire, tout en s’arrimant à des thèmes profondément ancrés dans l’imaginaire québécois, dont l’incontournable quête du père.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La réalisatrice Kim St-Pierre

Lorsque l’on fait remarquer à la cinéaste qu’aucun personnage féminin ne traverse les magnifiques paysages de son film, loin de s’en offusquer, elle assume parfaitement son choix, et celui de sa coscénariste Isabelle Pruneau-Brunet. « Nous avions envie de présenter des modèles masculins loin du carcan où ils sont incapables de montrer leurs émotions. Des hommes à la fois forts et vulnérables, beaux dans leur détresse, nous en connaissons, et nous voulions montrer des héros avec des failles », dit celle pour laquelle le mouvement Kino fut une grande école de créativité et de débrouillardise pour ses nombreux courts métrages.

En effet, les blessures morales de Jonathan (Maxime Dumontier) et de son frère cadet Simon (Jean-Simon Leduc) semblent profondes, exacerbées par la mort subite et tragique de leur père, les forçant à des retrouvailles dont ni le militaire de carrière ni le bohème irresponsable n’ont envie. Après des funérailles bâclées, ils se retrouvent sur un bateau-maison dérivant sur le réservoir Gouin, un lieu isolé de tout et de tous, à la recherche du chalet paternel, et dont ils ont un fugace souvenir. L’escapade sera périlleuse, et pas seulement parce qu’ils n’ont guère le pied marin.

Drôle d’endroit pour une rencontre

L’image de ce petit bungalow flottant ne manque pas de faire son effet dans Réservoir, une bizarrerie qui trottait depuis longtemps dans la tête de la cinéaste. « Ça m’obsédait, reconnaît-elle. Même si ce n’est pas du tout leur histoire, le père de mes enfants en avait loué un avec son frère après la mort de leur père. Je trouvais ça fabuleux, et cinématographique. » Il fallait, bien sûr, greffer à cela un prétexte assez fort pour amener deux personnages sur ce bateau, et mettre en image leur histoire.

Tourner dans cette maison sans ancrage, flottant parfois à la dérive ou prisonnière des éléments, fut un beau défi pour celle qui est « habituée à travailler sans moyens » et capable de faire des choix judicieux devant les imprévus. Pendant 13 jours au milieu de cet espace restreint, l’équipe de tournage avait dû amener moins que le nécessaire, forcée de composer avec la lumière naturelle, une météo capricieuse, et surtout « un grand territoire inondé où la navigation est dangereuse ».

Des hommes à la fois forts et vulnérables, beaux dans leur détresse, nous en connaissons, et nous voulions montrer des héros avec des failles

Rien pour effrayer Jean-Simon Leduc (Et au pire, on se mariera, Chien de garde) et Maxime Dumontier (Tout est parfait, Columbarium), qui n’avaient jamais travaillé ensemble avant le tournage de Réservoir. « On a appris à se connaître et à se découvrir, et on faisait la même chose dans le film », souligne Leduc. Vivre dans le même chalet, être ensemble du matin au soir, tout cela avait pour eux des allures de colonie de vacances, isolée dans cet endroit du bout du monde. « Le premier dépanneur était à plus d’une heure et demie de route, précise Maxime Dumontier. On avait intérêt à ne rien oublier et que rien ne se brise ! »

Ils ont plus souvent fréquenté des plateaux de tournage que Kim St-Pierre, mais reconnaissent à la cinéaste une écoute, une énergie et un enthousiasme contagieux. « Elle était ouverte aux propositions, mais savait ce qu’elle voulait », selon Maxime Dumontier. Quant à Jean-Simon Leduc, qui renouera avec ses ambitions de cinéaste et l’expérience Kino en Suisse au début de la nouvelle année (« Je ne connais personne et je ne sais pas où je vais tourner ! »), il voyait tout autant sa passion que sa nervosité, bien canalisée, fin « prête chaque jour de tournage ».

Pour la principale intéressée, travailler avec ce tandem relevait de l’évidence. « Comme nous n’avions pas beaucoup de temps de préparation, il me fallait des acteurs chevronnés que j’estimais, avec qui la communication est aisée. » Et réaliser son premier long métrage à la mi-trentaine constituait également une autre évidence, celle de la nécessité impérieuse de faire du cinéma, malgré tout. « Ce film m’a confirmé que c’est en pratiquant ce métier que je suis le plus épanouie. J’ai fait beaucoup de sacrifices, essuyé de nombreux refus, et j’aurais pu me dire : à quoi bon ? Maintenant je ne doute plus, et j’ai plein d’idées. » D’autres diront que dans une position de cinéaste, elle se sent comme un poisson dans l’eau, et ils n’auront pas tort.

En vitrine

La sphère de l’intime et l’immensité du paysage se côtoient dans ces retrouvailles entre deux jeunes hommes que tout sépare, sauf les liens du sang et un rapport visiblement problématique avec le reste du monde. Forcés de reprendre contact à la suite du décès de leur père, ces frères ni amis ni ennemis filent vers un lieu improbable, le réservoir Gouin en Haute-Mauricie, et sur une embarcation qui constitue l’aspect le plus spectaculaire de cette histoire de traumatismes enfouis, de deuils non résolus, et de réconciliations laborieuses. La mécanique narrative prend du temps à dévoiler les véritables enjeux dramatiques qui unissent, et séparent, ces deux âmes écorchées, le récit décrivant dans le menu détail une escapade en nature qui finit par revêtir un caractère plus viscéral, moins strictement contemplatif. Malgré des moyens modestes, Kim St-Pierre a su tirer profit d’une nature luxuriante, d’une embarcation aux contours étonnants — un personnage en soi — et de deux acteurs, Maxime Dumontier et Jean-Simon Leduc, jouant en complémentarité des partitions différentes, mais avec la même intensité.

 

Réservoir

★★★

Comédie dramatique de Kim St-Pierre. Avec Jean-Simon Leduc, Maxime Dumontier, Marco Collin. Québec, 2019, 87 min.

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.

Réservoir

★★★

Comédie dramatique de Kim St-Pierre. Avec Jean-Simon Leduc, Maxime Dumontier, Marco Collin. Québec, 2019, 87 min.