«Little Joe»: génétiquement modifié

Alice vient de créer une fleur aux vertus extraordinaires. En effet, si cette nouvelle espèce nécessite un surcroît d’attention, c’est pour mieux récompenser ses éventuels propriétaires en sécrétant des effluves qui rendent heureux. Du moins était-ce le dessein d’Alice. Seulement voilà, il appert que quiconque a été exposé au pollen de la plante change de personnalité, y perdant en émotions. C’est le cas de Joe, le garçon d’Alice.

Coécrit et réalisé par Jessica Hausner, Little Joe (V.O.), qui est, soit dit en passant, le surnom de la fleur, emprunte à L’invasion des profanateurs (Invasion of the Body Snatchers), au roman original autant qu’à la kyrielle d’adaptations cinématographiques. Dans cette variation-ci toutefois, les personnages ne sont pas remplacés par des doubles conçus par des cosses végétales extraterrestres : le film Little Joe est davantage cérébral que littéral (les plus cyniques pourront y voir un film d’horreur destiné à un public n’aimant pas le cinéma d’horreur).

Hélas, l’intrigue éminemment prévisible a tôt fait de lasser. Non seulement les ficelles sont-elles grosses, mais les invraisemblances aussi. Qu’Alice offre une plante à son fils pour qu’il la garde dans sa chambre, en toute illégalité et avant que les tests d’innocuité soient terminés, cela passe encore (quoique) : le ton du film suggère une réalité un brin décalée. Mais qu’une collègue sorte une revue scientifique pour expliquer à Alice le fonctionnement des canaux olfactifs alors que cela fait partie des bases de leur discipline ? Ces informations sont clairement, et fort maladroitement, destinées au spectateur (soupirs). Entre autres exemples.

De plus, puisqu’on devine assez vite l’issue de l’histoire, le rythme mesuré finit par sembler léthargique.

Réussite formelle

Sur le plan technique, en revanche, Little Joe est une réussite : la réalisatrice se paie, comme on dit, un beau trip visuel. Dans des environnements souvent blancs ou neutres ressortent des accessoires aux coloris monochromes éclatants. Chirurgicale dans ses mouvements, la caméra de Hausner, lorsqu’elle s’immobilise, donne à voir une abondance de plans fixes. Le carré y constitue le motif prévalent, confinant les personnages à des boîtes symboliques, à l’image de ces fourmis que le fils d’Alice garde dans un vivarium.

D’ailleurs, le film opposant de manière intéressante Joe et Little Joe en tant que progéniture plurielle de la protagoniste, l’exploration par la métaphore de la pression sociale exercée sur les femmes en matière de conciliation travail-famille était prometteuse. Or, ce riche potentiel reste inabouti.

On décèle un certain humour noir salutaire — surtout si l’on perçoit la fleur Little Joe comme une descendante d’Audrey II, la plante qui sème rires et effroi dans le film culte La petite boutique des horreurs (Little Shop of Horrors).

Au rayon de l’interprétation, le jeu demeure distancié, en phase avec la dimension aseptisée de la proposition. Le corollaire de cela étant qu’une fois « transformés », les personnages ne sont pas si différents. Mais justement, peut-être était-ce une façon de déplorer que l’être humain est un organisme désormais tellement modifié qu’un changement de plus ou de moins…

 

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Little Joe (V.O.)

★★ 1/2

Drame de Jessica Hausner. Avec Emily Beecham, Ben Whishaw, Kerry Fox, Kit Connor. Autriche–Allemagne– Grande-Bretagne, 2019, 105 minutes.