«Les derniers vilains»: sa vie est un conte

Leurs costumes affichent souvent une outrance aveuglante, arborant des personnages plus grands que nature, forts en gueule, le poing levé bien haut, avec parfois beaucoup de sang coulant sur le visage — vrai ou faux, selon la mise en scène, l’humeur du moment et les maladresses de l’adversaire. La lutte, sérieuse lors des compétitions olympiques et théâtrale quand le commerce s’en empare, a connu son heure de gloire au Québec dans les enceintes sportives et à la télévision et a créé quelques vedettes.

Dans Les derniers vilains, le documentariste Thomas Rinfret est allé à la rencontre de l’ultime représentant d’une dynastie un peu particulière, la famille Vachon. Elle fut dominée pendant des décennies par le fougueux Maurice, dit « Mad Dog », décédé le 21 novembre 2013 aux États-Unis. Ne reste plus maintenant que son frère cadet, Paul, surnommé « The Butcher » (certains lui ont proposé « The Pig »), bien vivant, l’esprit toujours vif malgré une santé chancelante, un corps meurtri et quelques regrets, comme celui d’avoir été un père absent pour ses sept enfants nés sur plusieurs continents.

Sa présence impériale domine tout le film, son histoire personnelle s’entremêlant à celle de cet univers où tous les coups sont permis, un monde plus près de celui des forains que de celui des athlètes et qui, comme la boxe, fut pour plusieurs un sésame pour fuir la misère. Celle des Vachon était typiquement canadienne-française, avec un père policier à Montréal recyclé en agriculteur en Estrie, élevant ses treize enfants à la dure. Maurice, d’une force incomparable et d’une discipline spartiate, a ouvert la voie, forgeant un personnage « que tout le monde haïssait », selon Paul, mais donnant surtout le goût à son frère cadet d’aller le rejoindre : moins pour se battre que pour voyager.

Et c’est également à un voyage dans le temps que nous convie Thomas Rinfret, optant pour le ton du conte (narré par la voix délicieusement rocailleuse de l’acteur Roger Léger) pour refaire le fil d’une vie d’errances, d’excès, de combats, et pas seulement devant une foule en délire. Entre ces moments plus littéraires où l’on tourne les pages du récit imagé de Paul s’ajoutent les nombreux chapitres d’un clan qui dépasse largement les figures dominantes que furent Mad Dog et The Butcher.

Pour ceux et celles que ce « sport » laisse indifférents, et qui n’y ont pas succombé lorsque Télé-Métropole en avait fait une de ses émissions phares pendant les années 1970, la famille Vachon a tout de même aligné différents exploits, aux Jeux olympiques comme au cinéma (Paul a tourné des films aussi loin qu’en Australie et au Pakistan) en passant par l’enregistrement de… 45 tours ! Et elle a engendré une nouvelle génération de combattants. Leur sœur Vivianne, de son vrai nom Diane, a vite réussi à bâtir sa propre réputation et à se tailler une place dans ce monde que l’on croyait jusque-là imperméable à toute forme de féminisme.

L’ascension impressionnante de cette tigresse blonde n’avait rien à envier à celle de ses frères, mais son existence s’est terminée de manière tragique, de même que celle de Gertrude, surnommée Luna, fille adoptive de Paul, dont le parcours fut jalonné par de sérieux problèmes de toxicomanie, qui fut emportée dans la mort trois ans avant son oncle Maurice. Ces quelques éléments biographiques se fraient un chemin parmi tant d’autres, l’histoire de Paul étant celle d’un saltimbanque, une passion qu’il partage avec sa (troisième) conjointe, toujours prête à ratisser les routes d’Amérique du Nord et à entendre les mêmes histoires !

Les inconditionnels du clan Vachon vont se délecter, car ce héros étonnamment sensible sous l’armure n’est jamais avare d’anecdotes que l’on soupçonne parfois amplifiées avec les années, heureux d’avoir à ses côtés un cinéaste attentif, respectueux, curieux du phénomène, mais jamais subjugué par les artifices. Contrairement à L’homme qui tua Liberty Valance, de John Ford, Les derniers vilains imprime de belle façon la légende de Paul Vachon, mais présente aussi sa réalité, parfois triste, toujours digne.

Les derniers vilains

★★★ 1/2

Documentaire de Thomas Rinfret. Québec, 2019, 94 minutes.