«63 Up»: au revoir les enfants

Neil Hughes fut notamment sélectionné, dans les années 1960, pour former un groupe hétérogène de gamins dans le but d’élaborer un aperçu du futur de l’Angleterre de l’an 2000.
Photo: Shiver Productions Neil Hughes fut notamment sélectionné, dans les années 1960, pour former un groupe hétérogène de gamins dans le but d’élaborer un aperçu du futur de l’Angleterre de l’an 2000.

En 1964, l’émission d’affaires publiques britannique World in Action diffusa un documentaire intitulé Seven Up !. Sur fond de visite au zoo, quatorze filles et garçons de sept ans furent ainsi conviés à s’ouvrir sur leurs aspirations, à se prononcer sur la notion de classes sociales… Or, le succès fut tel que l’on produisit par la suite Seven Plus Seven, dans lequel les participants, alors âgés de quatorze ans, revinrent devant la caméra.

Cinquante-six ans plus tard, 63 Up en ramène onze dans le neuvième chapitre d’une série documentaire qui est devenue, pour le réalisateur Michael Apted, le projet d’une vie.

Pour mémoire, Seven Up ! avait à l’époque été réalisé par Paul Almond, cinéaste montréalais alors installé à Londres. Michael Apted était cependant déjà partie prenante de l’entreprise en tant que recherchiste et, rôle fondamental, en tant que responsable de la sélection des enfants. « On nous avait mandatés, Gordon McDougall et moi, pour trouver ces quatorze enfants qui constitueraient un échantillonnage socio-économique intéressant. Il n’était alors pas du tout question de faire une série, vous savez. L’idée derrière la production était de s’inspirer du proverbe jésuite “Montre-moi l’enfant à sept ans et je te montrerai l’homme” et d’en tester la pertinence. » Le but : proposer, à travers ce groupe hétérogène de gamins, un aperçu du futur, celui de l’Angleterre de l’an 2000.

Furent retenus, en ordre alphabétique, Bruce Balden, Jackie Bassett, Symon Basterfield, Andrew Brackfield, John Brisby, Peter Davies, Susan Davis, Charles Furneaux, Nicholas Hitchon, Neil Hughes, Lynn Johnson, Paul Kligerman, Suzanne Lusk et Tony Walker.

Photo: Jim Spellman Agence France-Presse Le réalisateur Michael Apted

« C’était fascinant d’écouter ces enfants, d’avoir leurs perceptions de la société à un moment charnière. Il faut comprendre que dans les années 1960, l’Angleterre a vécu de profonds bouleversements et ces enfants appartenaient à la première génération issue de ceux-ci. Leur perspective était unique, et influencée entre autres par leur environnement, leur milieu… Lorsqu’il fut décidé, à partir de Seven Plus Seven, de développer un projet au long cours, c’est-à-dire qui reviendrait tous les sept ans, on convint d’une formule plus sobre et rigoureuse. Exit l’action mise en scène (il y aura des exceptions), comme cela avait été le cas en réunissant les enfants au zoo.

« Paul était reparti au Canada réaliser des œuvres de fiction [Isabel, The Act of the Heart], genre qui l’intéressait davantage. On m’a donc confié la réalisation de Seven Plus Seven et des documentaires subséquents. J’ai d’office négocié cet aspect-là, car ça me semblait primordial : puisque la série reposait sur la continuité, sur le fait de retrouver les mêmes participants tous les sept ans, autant maintenir une continuité derrière la caméra également. »

Dimension émotionnelle

Bien vite, la série Up transcenda son mandat initial et acquit une valeur sociologique inestimable en témoignant de manière ponctuelle de l’évolution de la société britannique, des swinging sixties au psychodrame actuel du Brexit en passant par les fractures idéologiques de l’ère Thatcher.

De sept ans en sept ans reviennent des participants heureux ou éprouvés, pleins d’espoir ou résignés… De sept ans en sept ans, Michael Apted renoue avec des personnes chaque fois plus âgées.

Ils étaient hier enfants, ils ont à présent 63 ans. Ce constat vaut que l’on s’y attarde. D’ailleurs, dans 63 Up, l’une des participantes confie se sentir toujours nerveuse à l’approche du prochain tournage, du prochain rendez-vous, chacun d’eux marquant un jalon et devenant l’occasion d’un bilan. Et le réalisateur, partage-t-il cette nervosité ? « Absolument ! Il y a une dimension émotionnelle énorme qui s’est construite au fil des années. Avant de commencer à tourner, je me demande quel niveau d’émotion je peux encaisser, et quel niveau d’émotion le public peut encaisser. Jusqu’à quelle profondeur aller avec chacune et chacun ?

« De tout ce que je sais de ce qui se passe alors dans leurs vies et qui s’est passé dans l’intervalle depuis la dernière fois, y a-t-il quelque chose que je dois laisser de côté, par pudeur, par respect ? Ce sont des considérations qui reviennent me hanter tous les sept ans. »

Signe des temps, ce documentaire-ci est le premier où la mort s’invite inopinément. Le réalisateur traite cette réalité douloureuse avec sobriété et humanité en donnant exceptionnellement la parole aux proches. Une manière pour Michael Apted de favoriser le processus de deuil, le sien autant que celui d’un public fidélisé, surtout en Grande-Bretagne. « C’est très dur… C’est comme si j’avais perdu un membre de ma famille. Ils font partie de ma vie, tous. »

Des moments poignants comme celui-là abondent dans ce qui s’avère sans conteste le chapitre le plus doux-amer de la série. En effet, au-delà de tous ces rêves qui se sont réalisés ou non, ce qui trouble et émeut dans 63 Up, c’est la perspective inéluctable de la conclusion autant de la série que de ces vies désormais familières.

Qu’on se le tienne pour dit toutefois : Michael Apted, 78 ans, a la ferme intention de réaliser 84 Up avant de célébrer son centenaire. Et pourquoi pas ? Qui a visionné la série, et on précise qu’on peut apprécier 63 Up sans avoir vu un seul des autres documentaires, sait à quel point elle peut se révéler surprenante.

Partir, revenir

D’un opus à l’autre, il est par exemple arrivé qu’un participant claque la porte pour mieux revenir trois films plus tard, comme Peter, victime d’une cabale médiatique conservatrice après qu’il eut tenu des propos anti-Thatcher dans 28 Up.

Charles, lui, a cessé toute participation après 21 Up. Suzy, pour sa part, déclarait dans 56 Up avoir failli ne pas revenir et trouver la série « futile ». Elle a décliné l’invitation pour 63 Up.

Quant à Jackie, il y en eut plusieurs pour prédire qu’elle se retirerait après 49 Up, où on peut la voir s’emporter — à raison — contre Michael Apted en lui reprochant de ne parler politique qu’avec les hommes et de confiner les femmes à des sujets d’ordre domestique.

Non content d’avoir fait son mea culpa en conservant ledit passage au montage, le réalisateur en intègre un extrait dans 63 Up lorsque Jackie commente aujourd’hui : « Les gens me demandaient si j’allais revenir, et je répondais que oui, évidemment ! J’étais furieuse contre toi depuis des années, je t’ai remis à ta place, et puis voilà ! Tu sais combien j’adore ce projet, Michael ! »

À cet égard, si les participants (tous blancs hormis Symon) viennent de milieux pauvres comme aisés, la faible représentation féminine — on ne compte que quatre femmes — constitue une erreur à laquelle Michael Apted aurait aimé pouvoir remédier.

On veut bien le croire, les meil-leurs films du volet fiction de son hétéroclite filmographie étant tous construits autour d’héroïnes : Glenda Jackson protégeant un déserteur en le travestissant dans The Triple Echo, Vanessa Redgrave en Agatha Christie suicidaire dans Agatha, Sissy Spacek lauréate d’un Oscar en Loretta Lynn dans La fille du mineur (Coal Miner’s Daughter), Sigourney Weaver nommée en primatologue Diane Fossey dans Gorilles dans la brume (Gorillas in the Mist), Mary Elizabeth Mastrantonio en avocate déterminée dans Confrontation à la barre (Class Action), Madeleine Stowe en musicienne aveugle dans Les yeux de braise (Blink), Jodie Foster en femme élevée dans la nature dans Nell

Pour autant, lorsqu’on s’enquiert, comme lui-même auprès des participants dans 63 Up, s’il nourrit quelque regret, Michael Apted est formel : « Non. Ça a été, et ça continue d’être, une expérience humaine tellement riche, tellement originale et stimulante… Comment regretter quoi que ce soit ? »

63 Up prend l’affiche le 13 décembre.