«Vagues»: lame de fond

Dans la cossue résidence familiale de Tyler, son père Ronald confond encouragements et abus: «Pour nous, être moins que parfaits n’est pas permis», lance ce dernier.
Photo: Entract Films Dans la cossue résidence familiale de Tyler, son père Ronald confond encouragements et abus: «Pour nous, être moins que parfaits n’est pas permis», lance ce dernier.

Le film Vagues démarre, non sans à propos, sur une scène de balade en voiture avec l’océan en arrière-plan. Au volant, le jeune Tyler est tout sourire. À ses côtés, Alexis rigole entre deux baisers volés. La musique, à l’instar du soleil de la Floride, inonde l’habitacle à l’intérieur duquel la caméra virevolte avec virtuosité, offrant une proximité intense avec les amoureux. Or, dans cette musique justement, il est des notes plus graves, diffuses : sans trop savoir pourquoi, et en dépit de la félicité ambiante, on se surprend à craindre le pire. C’est là une séquence d’ouverture qui annonce brillamment la teneur d’un film d’une richesse visuelle et émotionnelle inouïe. Un film qui, au mitan, opère un basculement narratif audacieux en passant du point de vue de Tyler à celui d’Emily, sa sœur cadette.

Troisième long métrage de Trey Edward Shults, Vagues (V.O., s.-t.f. de Waves) s’attarde ainsi d’abord à Tyler Williams (hallucinant Kelvin Harrison Jr.), star de son école secondaire, entre autres grâce à son titre de champion au sein de l’équipe de lutte. Bûcheur, passionné, follement épris d’Alexis (Alexa Demie, qui en impose), il a devant lui un avenir souriant. Sauf que, dans la cossue résidence familiale, son père Ronald confond encouragements et abus : « Pour nous, être moins que parfaits n’est pas permis », lance ce dernier.

C’est que les Williams sont noirs, et comme on le constatera lors d’une scène ultérieure, la réussite ne protège en rien du racisme. À noter qu’en entendant ces paroles terribles mais tristement justes du père, on songe à l’excellent Luce, de Julius Onah, dans lequel ce constat d’iniquité constitue un moteur narratif.

Dans Vagues, c’est plutôt l’un des nombreux thèmes abordés, avec notamment ceux de la tyrannie de la mise en image de soi à l’ère des réseaux sociaux, de la toxicomanie et, on l’aura compris, de la masculinité toxique.

D’ailleurs, pendant un long moment, on enrage de voir le personnage d’Emily relégué à la périphérie. À l’évidence, elle n’apparaît pas sur le radar de son père (comme le dit le personnage d’Agnès Jaoui dans Un air de famille : « Je suis une fille : c’est pas noté pareil »). Quant à Catherine, dont on découvre tardivement qu’elle n’est pas la mère, mais bien la belle-mère de la maisonnée, son rôle semble initialement consister à tempérer la relation entre Tyler et Ronald. Bref, on croit l’auteur tombé dans le piège qu’il dénonce.

Changement de focalisation

Mais voilà, lorsqu’une tragédie dont on taira la teneur survient et que Shults arrime dès lors son regard à celui d’Emily, le film change du tout au tout. En cela que cette jeune fille ne saurait être plus différente de son frère, lui énergique et emporté, elle posée et observatrice.

On réalise vite combien Emily est hyperconsciente des maux qui rongent insidieusement sa famille (y compris les frustrations justifiées de sa belle-mère, femme qu’on découvre enfin grâce à l’attention que lui porte Emily).

Ses conversations avec son nouveau petit ami, Luke, sont éloquentes, pas tant pour ce que dit Emily que pour ce qu’elle laisse entendre. L’évolution de cette relation est tout particulièrement prenante, surtout lors d’un road trip impromptu où le talent immense de Taylor Russell devient patent : la gravité tranquille qu’elle confère à Emily, à chaque regard, captive. Dans le rôle de Luke, Lucas Hedges confirme pour sa part ce que l’on savait déjà depuis Manchester by the Sea, à savoir qu’il est extrêmement doué.

À ce propos, le fait que le second est blanc et que la première est noire n’est jamais mentionné : ce n’est pas un « enjeu », idem pour le couple que forment Tyler et Alexis, celle-ci étant d’origine mexicaine. Fidèle à sa manière, le film rend cette diversité d’autant plus inspirante qu’aucune allusion n’y est faite : elle est là, belle, réaliste, et jamais amoindrie par un cinéaste qui résiste au piège de l’autocongratulation woke (pas de dialogues didactiques pour appuyer, insister ou surligner).

Lame de fond

Superbement écrit, le scénario de Shults, éclairé de son propre aveu par l’apport des comédiens, dévoile une à une ses multiples couches et facettes, graduellement, sans forcer, par exemple quant à la mère biologique des protagonistes ou au passé de leur père qui, lui aussi, gagne en complexité : rien ni personne n’est simplifié. Les détails émergent de-ci, de-là, naturellement, organiquement…

Cela étant, le récit aurait pu être resserré davantage. Quoique, après la décharge subie en première partie, il est vrai que le changement de rythme soudain, en deuxième partie, nécessite un certain temps d’acclimatation.

On l’a évoqué, la réalisation de Trey Edward Shults, remarqué à raison pour son original et terrifiant Lorsque tombe la nuit (It Comes at Night), est formidable. Elle agit comme une lame de fond qui happe le cinéphile, le soulève et l’emporte : un mouvement ample, énergique et grisant qui, certes, ne laisse pas indemne, mais auquel on aurait tort de résister.

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Vagues (V.O., s.-t.f. de Waves)

★★★★

Drame de Trey Edward Shults. Avec Kelvin Harrison Jr., Taylor Russell, Sterling K. Brown, Renée Elise Goldsberry, Alexa Demie, Lucas Hedges. États-Unis, 2019, 135 minutes.