«The Two Popes»: le pape récalcitrant

Le cardinal Bergoglio de Jonathan Pryce est le protagoniste véritable de «The Two Popes», et c’est un bonheur de le voir donner la pleine mesure de son talent. Anthony Hopkins n’est pas en reste, cela va de soi. Évoluant dans une classe à part, l’immense comédien livre ici l’une de ses meilleures performances, ce qui n’est pas peu dire.
Photo: Netflix Le cardinal Bergoglio de Jonathan Pryce est le protagoniste véritable de «The Two Popes», et c’est un bonheur de le voir donner la pleine mesure de son talent. Anthony Hopkins n’est pas en reste, cela va de soi. Évoluant dans une classe à part, l’immense comédien livre ici l’une de ses meilleures performances, ce qui n’est pas peu dire.

D’abord, une précision : inutile d’être catholique ou d’avoir la foi pour apprécier The Two Popes. Campé en 2012 sur fond de scandale financier au Saint-Siège, le nouveau film de Fernando Meirelles imagine une rencontre secrète entre le pape Benoît XVI et le cardinal Bergoglio. À ce stade, Bergoglio, second favori lors du conclave de 2005, ignore qu’il deviendra bientôt le pape François. Et pour cause : c’est avec la ferme intention de demander la permission de prendre sa retraite que le cardinal a fait le voyage depuis l’Argentine. Or, Sa Sainteté ne le voit pas de cet œil. Entre le conservateur circonspect et le réformiste chaleureux, deux fortes personnalités, s’amorce une suite de débats théologiques et idéologiques.

Ces joutes verbales ayant pour théâtre, ici, un jardin luxuriant, là, la sacristie d’une chapelle du Vatican, s’avèrent d’une telle vivacité, et parfois d’un tel humour, que l’on est d’office captivé. Anthony McCarten, scénariste entre autres du film Les heures sombres (Darkest Hour), adapte ici sa propre pièce.

Au départ, le pape Benoît XVI adopte une attitude prudente, voire méfiante vis-à-vis de son invité. Le cardinal Bergoglio, de son côté, manifeste un empressement et une ouverture aux antipodes de la réserve de son hôte. Au fil de ces entretiens échelonnés sur une période pourtant courte, la curiosité se transformera en quelque chose comme de l’amitié, confidences mutuelles aidant.

L’évolution de la relation, la gradation des rapprochements de part et d’autre, est là où The Two Popes réussit le mieux.

 

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Retour à la forme

Là où le film se plante, c’est dans les choix musicaux disparates (ce solo de saxophone !?). Pas toujours heureux non plus : ce recours accru à des flashbacks relatant le passé, de l’aveu du principal intéressé, peu glorieux de Bergoglio sous la dictature entre 1976 et 1983, avec renouveau spirituel et soif de pénitence subséquents.

La teneur dramatique de ces passages n’est pas en cause : c’est la manière dont ceux-ci sont insérés dans le récit qui coince. Ainsi, les retours en arrière commencent-ils à survenir après un assez long moment, freinant un flot narratif jusque-là complètement immersif. Et c’est sans parler de ce parti pris un brin cliché du noir et blanc. Le procédé gagne en organicité (ou alors c’est qu’on s’y habitue), mais pas en nécessité.

La réalisation de Fernando Meirelles, son mélange de dynamisme effréné et de grâce impromptue, constitue en revanche un atout de taille. Réalisateur de l’excellent La constance du jardinier (The Constant Gardener), d’après John Le Carré, et auparavant coréalisateur du marquant La cité de Dieu, Meirelles effectue ici un retour à la forme après les décevants L’aveuglement (Blindness), d’après José Saramago, et 360, d’après La ronde d’Arthur Schnitzler.

Inquisitrice et prompte à scruter les visages des personnages afin d’y déceler la moindre hésitation tue, le moindre doute refoulé, sa caméra participe d’une mise en scène au mouvement d’ensemble nerveux, mais étudié.

Très expressif quant à l’utilisation des échelles de plans, le montage de Fernando Stutz contribue à cette énergie ambiante venant, en quelque sorte, contrebalancer les possibles écueils d’une proposition consistant essentiellement à suivre deux vieux messieurs qui discutent.

Deux visions

Entrent en scène Jonathan Pryce et Anthony Hopkins, grandioses dans ce face-à-face où s’affrontent deux visions de l’Église, de sa mission, de ses dérives et de ses fautes. Vedette jadis du chef-d’œuvre Brazil, de Terry Gilliam, Pryce est un interprète remarquable qui a trop souvent été confiné à diverses variations du rôle de méchant de service, de M. Dark dans La foire des ténèbres (Something Wicked this Way Comes) au Grand Moineau dans Le trône de fer (Game of Thrones), en passant par l’antagoniste de 007 dans Demain ne meurt jamais (Tomorrow Never Dies). Son cardinal Bergoglio est le protagoniste véritable de The Two Popes, et c’est un bonheur de le voir donner la pleine mesure de son talent.

Anthony Hopkins n’est pas en reste, cela va de soi. Évoluant dans une classe à part, l’immense comédien livre ici l’une de ses meilleures performances, ce qui n’est pas peu dire. Au détour d’un haussement de ton incontrôlable ou d’un demi-sourire esquissé avant d’avoir pu être réprimé, la vedette des films Le silence des agneaux (Silence of the Lambs) et Les vestiges du jour (Remains of the Day) insuffle au personnage d’emblée froid et presque antipathique de Benoît XVI une humanité émouvante.

Bref, un film à voir, qu’importe que l’on croie ou pas.

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The Two Popes (V.O.)

★★★ 1/2

Drame de Fernando Meirelles. Avec Jonathan Pryce, Anthony Hopkins. États-Unis–Angleterre–Argentine–Italie, 2019, 126 minutes. Au Cinéma Dollar dès maintenant, puis sur Netflix dès le 20 décembre.