Sommets du cinéma d’animation: cortège de tristesse

«Physique de la tristesse» montre la virtuosité de Theodore Ushev avec la peinture à la cire et son amour pour le clair-obscur.
Photo: ONF «Physique de la tristesse» montre la virtuosité de Theodore Ushev avec la peinture à la cire et son amour pour le clair-obscur.

Une valise avec une étiquette YUL apparaît. Devant le tableau des départs de l’aéroport, le personnage panique. Les destinations se mélangent, les noms de villes s’effacent pour ne laisser place qu’à un mot multiplié : « HOME, HOME, HOME ». Mais c’est où, la maison ?

Dans Physique de la tristesse, son court le plus long, Theodore Ushev tente de répondre à la question. Ce faisant, son héros voyage de la Bulgarie à Montréal, de l’époque des dinosaures à celle de Facebook, pour assister ensuite à la fin du monde (nous arguerons que ces deux derniers éléments sont peut-être liés). Sur la bande-son, le cinéaste montréalais d’origine bulgare fait entendre du Liszt, du Schubert, du Mendelssohn et la voix viscérale de Spencer Krug qui chante Yesterday’s Fire.

Le feu crépite, la flamme vacille, les ombres enveloppent le héros pendant que le film effectue un retour dans l’enfance, vers le premier baiser. En utilisant la peinture à la cire et en s’inspirant de George de La Tour et de Rembrandt, Theodore Ushev met en avant son amour pour le clair-obscur. Pour la lumière, qui symbolise l’espoir. Celle qui, sur un visage, « génère plus d’émotions que lorsque les gens parlent ».

Le succès de cette production de l’ONF est lui aussi parlant. Dimanche, la version française, narrée avec justesse par Xavier Dolan, sera projetée en clôture des Sommets du cinéma d’animation. La semaine dernière, cette histoire d’exil, portant la voix de gens marginalisés et les souvenirs d’immigrants d’Europe de l’Est, a été projetée à Sofia, en Bulgarie, dans une salle où se tenaient autrefois les congrès du Parti communiste. Symbole fort s’il en est un. Il y avait 3750 places. Elles étaient toutes occupées.

Occupé, Theodore Ushev l’est également. Partout où il présente son film, il gagne des prix. Il énumère : à Toronto, à Bilboa, à Vancouver. « Je reçois plein d’amour du public. Mais je sens une certaine retenue de la part du milieu de l’animation. Peut-être trouve-t-il que c’est trop triste ? »

Reste que le cinéaste aurait beau essayer, les comédies légères, ce ne sera jamais son truc. La recherche du bonheur permanent, comme il l’appelle, il la fuit. Comme son protagoniste fuit l’immobilisme. « Il n’y a rien de plus déprimant que d’être heureux tout le temps, c’est un des messages cachés du film. »

Dans les recoins de ce film se cachent aussi des clins d’oeil au déménagement. Des boîtes. Du scotch tape. Des mentions au crayon-feutre. Cuisine. Salon. Chambre. Cette esthétique d’ordinaire si déprimante. L’artiste avait-il le désir de rendre ces choses ennuyeuses lumineuses ? « C’était plutôt une décision instinctive », répond-il. Comme cette pensée, lancée au détour par le héros qui se déplace pour échapper à son mal-être : « Finalement, le seul endroit où je suis vraiment chez moi, c’est dans l’avion. Entre deux pays, entre ciel et terre. Et bien que je me sente seul dans un siège trop étroit, couloir ou fenêtre, ça n’a aucune importance. »

Soldat du souvenir

Il aura fallu huit ans à Theodore Ushev pour terminer cette oeuvre gigantesque dans laquelle il a mis les histoires de ses amis, des éléments du roman de son autre copain, Guéorgui Gospodinov. Et des souvenirs qui lui sont propres.

Parmi eux : le service militaire, autrefois obligatoire en Bulgarie. Et qu’il a tenté de fuir à tout prix. « J’ai essayé de dire que j’étais psychologiquement instable, que j’étais un artiste pacifiste. Que je ne pouvais pas tenir une arme. Mais ça n’a pas marché. » Dans Physique de la tristesse, les soldats marchent quant à eux en rangs serrés. Le général hurle des ordres. Comme dans les cauchemars du réalisateur, pendant les 30 années qui ont suivi son service. Magie du cinéma : « Une fois que j’ai achevé mon film, les mauvais rêves ont cessé. »

Et sur le sujet des rêves, il vous arrête tout de suite. Les Oscar, il n’y pense pas. Il ne pense pas, du moins, qu’il sera sélectionné une nouvelle fois après qu’il l’a été pour Vaysha l’aveugle, en 2017. Bien sûr qu’il serait content. Mais quand on a l’amour du public, les prix, c’est un peu comme couloir ou fenêtre. Ça n’a pas d’importance.

Autre production d’importance de l’ONF projetée aux Sommets : Le cortège. Signé par l’illustrateur Pascal Blanchet et l’animateur Rodolphe St-Gelais, ce bijou est narré par l’actriceMarie-Thérèse Fortin. « Mon amour, j’avais besoin de toi. Tu me faisais sentir vivante », entend-on son personnage murmurer. « Et quand on finit un film comme ça, on se sent vivant ? » demande-t-on aux créateurs du Cortège. On s’attend à une réponse philosophique profonde. On en reçoit une nettement plus honnête : « Après toutes ces années ? On se sent écoeurés ! » répond Pascal en s’esclaffant.

Photo: ONF «Le cortège» présente une esthétique épurée, où le rose côtoie le noir et le blanc pour ajouter un aspect humain.

C’est qu’ils auront mis quatre ans pour réaliser ces dix minutes magnifiques. Mais le résultat en valait la peine. Et le bonheur, aussi, de l’avoir présenté notamment au festival d’Annecy devant 12 000 personnes. Toute cette foule dans ce grand espace… À l’inverse, dans Le cortège, les intérieurs sont vides. Quelques âmes en peine errent dans une maison gigantesque. Ce sont les proches de la narratrice défunte, venus se recueillir après sa disparition. Dans le silence, le malaise est rendu d’autant plus troublant par le bruit sporadique de tasses qui s’entrechoquent sur des soucoupes.

Pour offrir un choc visuel encore plus profond, les cinéastes ont choisi d’ajouter du rose au noir et blanc qui colorent ces scènes. « Pour sa valeur purement esthétique, confie Rodolphe St-Gelais. Et pour ajouter un aspect humain. Le rose marque l’intimité. »

Porté par la musique de Pierre Lapointe et de Philippe Brault, l’ensemble évoque un film noir d’époque. Mais… quelle époque ? Les comparses n’ont pas voulu le dater. « Nous voulions préserver une distance graphique, soulignent-ils. C’est un mélange entre les années 1920, 1940, 1950 et 1980. » Un intemporel éternel ?

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Les Sommets du cinéma d’animation // Le cortège /// Une leçon de cinéma avec Theodore Ushev //// Physique de la tristesse

Du 3 au 8 décembre 2019 à la Cinémathèque québécoise // Vendredi à 19 h et samedi à 13 h 30 /// Jeudi à 9 h 30 //// Dimanche à 19 h, en clôture