«Le voyage du Prince»: l’aventure à dessein

Dans «Le voyage du Prince», qui prendra l’affiche vendredi, Laguionie parle de l’autre autrement, avec des touches de comédie, de poésie et d’aventure.
Photo: Axia Films Dans «Le voyage du Prince», qui prendra l’affiche vendredi, Laguionie parle de l’autre autrement, avec des touches de comédie, de poésie et d’aventure.

« Monsieur, pourquoi avez-vous utilisé des singes pour raconter cette histoire ? »

Lorsque des enfants lui ont posé cette question à la sortie de son film d’animation, le bien nommé Château des singes, en 1999, Jean-François Laguionie a été pris de court. « Je n’en savais absolument rien ! s’esclaffe-t-il. Je leur ai donc demandé s’ils croyaient que l’on pouvait raconter la même histoire avec d’autres animaux. Ils m’ont répondu : “Mais bien sûr, Monsieur. Avec des lapins”. »

Après la surprise initiale, et un exposé très détaillé livré par les petits cinéphiles, le créateur a été convaincu. Des lapins, cela marchait très bien.

Ce qui marchait moins, s’est-il dit avec le temps, c’est peut-être le traitement qu’il avait alors réservé au sujet principal de son long métrage animé. C’est-à-dire celui, grave et sérieux, de la peur de l’étranger. « Il me restait une petite insatisfaction. »

C’est pourquoi le maître de l’animation né à Besançon s’est attelé à parler de l’autre autrement. Avec des touches de comédie, de poésie et d’aventure. En recouvrant le tout « d’une couche de pastel ». Et en utilisant toujours des singes (qui pourraient très bien être des lapins).

Dans notre film, la nature n’est ni hostile ni bienveillante. Elle est la nature, tout simplement. C’est la même chose pour les personnages.

 

Le fruit de cette réflexion et de ce labeur, c’est Le voyage du Prince, présenté en ouverture des 18es Sommets du cinéma d’animation. Un film doux et drôle dans lequel le Prince du titre, un singe âgé, éveillé et allumé, échoue sur le rivage d’un peuple inconnu. Les bêtes qu’il y découvre lui ressemblent, mais elles ne parlent pas la même langue. Et elles le voient comme un sujet à étudier. Elles prennent d’ailleurs des tas de notes à son sujet.

Au fil des jours qui s’écoulent, le Prince est observé, soumis à des tests « d’intelligence ». Mais on n’apprend pas à un vieux singe à faire la grimace. Et l’animal royal s’amusera à jouer les imbéciles avec ses hôtes. Comment se fait-il que ce jouet carré n’entre pas dans ce trou en forme de cercle ? Hein, comment ?

Grave ironie

Avec ce récit qui fait souvent sourire, Jean-François Laguionie et sa coscénariste, Anik Le Ray, souhaitaient également traiter de la peur organisée. Et qu’en est-il des angoisses du cinéaste ? « Oh, la peur du créateur est naturelle, vous savez, répond-il d’emblée. Mais elle n’est pas très violente. »

Dans le cadre violent, choquant, l’artiste octogénaire place plutôt la peur utilisée en politique. « Ça, vraiment, je le supporte mal. Nous en avons fait un sujet de moquerie et d’ironie dans le film, mais en réalité, c’est un sujet bien plus grave. »

À la gravité, il a préféré les rebondissements, les découvertes, le périple. « De toute façon, une vie sans aventures ne vaut pas tant la peine d’être vécue, confie-t-il de sa voix profonde. Et puis dessiner, écrire, réaliser… on ne ferait rien de tout cela si l’on n’avait pas ce petit moteur. »

Autre moteur de ses oeuvres : le déplacement. Physique, personnel aussi. « Dans chacun de mes films, il y a un voyage », précise-t-il. Même si, comme dans son Louise en hiver, qui a remporté le Grand Prix du Festival international du film d’animation d’Ottawa en 2016, ce voyage est intérieur. « C’est le chemin, c’est le chevauchement. C’est le rythme. »

Au rythme de ses 50 ans de carrière et d’une Palme d’or du court métrage, remportée en 1978, à Cannes, pour La traversée de l’Atlantique à la rame, Jean-François Laguionie a traité d’humanité sans assommer son public, transmis des valeurs belles sans pérorer. « Le cinéma n’est pas fait pour donner des leçons », estime-t-il. Que doit-il donner plutôt ? « De la délicatesse, un brin de poésie. Afin de toucher, d’imprégner les spectateurs. »

C’est vrai que c’est ainsi que l’on parle le mieux aux spectateurs, remarque-t-on à notre tour. Si on leur fait la morale… Le cinéaste termine en s’esclaffant «...les gens ne sont pas contents ! Et ils ont raison ».

On aurait tort toutefois d’affirmer que les oeuvres nuancées du cinéaste sont dénuées de propos poignant. Mais voir la vie exclusivement en noir et blanc ? Ça l’ennuie. Si l’on parle métaphoriquement, bien entendu. Puisque le noir et blanc côté crayon, il compte l’embrasser de plus en plus. « La couleur, je commence à m’en méfier un peu, avance ce dessinateur aguerri. À mesure que j’avance dans mes films, je suis davantage porté à utiliser les ombres et la lumière pour donner du sens à mon image. »

Pétri de sens et coréalisé avec Xavier Picard, Le voyage du Prince aborde également l’éternel conflit entre la nature et l’homme. Reste que M. Laguionie n’ose même pas imaginer l’issue de cet affrontement constant. « Je n’ai pas la prétention de prédire quoi que ce soit. Je regarde comment les choses évoluent et c’est tout. » C’est quand même beaucoup. D’autant que l’équation qu’il présente n’est pas « nature = bien, humain = mal. » « Dans notre film, la nature n’est ni hostile ni bienveillante, ajoute-t-il. Elle est la nature, tout simplement. C’est la même chose pour les personnages. » Il n’y a pas d’antagonistes bons-méchants. « C’est toujours un petit peu plus compliqué. »

N’aimant pas la facilité, l’artiste insère par exemple une pointe dans son récit à l’égard de l’obsolescence programmée. « C’est une chose que j’ai découverte récemment. Car, vous savez, je ne suis pas toujours très conscient de l’évolution de la société. Je sens vaguement qu’elle se durcit. Et que l’on retrouve quelques principes absurdes. »

Parmi eux, l’obsolescence programmée, donc. Celle qui, quelle magie, rend votre grille-pain non fonctionnel sitôt l’année de garantie passée. Celle qui fait en sorte, quel hasard, que votre cellulaire devient inutilisable le jour où un modèle supérieur est lancé. « C’est la principale différence que je remarque entre notre époque et celle où j’ai fait paraître Le château des singes. Ce n’est pas que le monde a changé. C’est simplement qu’il est devenu un petit peu plus caricatural. »

Au sommet des Sommets

Trois suggestions d’activités qui se tiendront durant le festival à la Cinémathèque québécoise :

La leçon de cinéma de Theodore Ushev
Doté d’une créativité immense, porteur d’un propos sensible, pourvu d’une grande connaissance de l’histoire, et nommé aux Oscar en 2017, Theodore Ushev a tout pour offrir une leçon de premier ordre. Dans le rôle du professeur, le cinéaste montréalais d’origine bulgare partagera les secrets de la technique de peinture à l’encaustique, échangera avec les spectateurs et partagera sa passion de l’animation en compagnie d’invités-surprises. Cet enrichissant événement débutera ce jeudi, à 9 h 30, par la projection de sa nouvelle réalisation, Physique de la tristesse.

Karaoké des Sommets
Le titre dit tout. C’est une soirée karaoké. Qui se déroule durant les Sommets de l’animation. (Et ça se passe samedi à 21 h.)

Hommage à Mouvement Deluxe
Une grande fête entièrement consacrée à l’adulée série Web que l’on aurait qualifiée de « disjonctée » si l’adjectif n’était pas employé jusqu’à plus soif. Dès 17 h, ce jeudi, les fans de MD pourront revoir des épisodes, rencontrer l’équipe et échanger avec leurs semblables. Les plus motivés — et costumés — d’entre eux pourront également défiler sur la passerelle, qui sera délimitée par une litière (gag littéral en référence au terme anglais catwalk). Chat marche. Entrée libre.

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