Trey Edward Shults raconte ceux qu’on aime

Kelvin Harrison Jr. est tout spécialement brillant dans le rôle de Tyler. Dans le rôle de sa sœur Emily, à qui la deuxième partie du long métrage est consacrée, Taylor Russell est tout simplement vibrante.
Photo: Entract Films Kelvin Harrison Jr. est tout spécialement brillant dans le rôle de Tyler. Dans le rôle de sa sœur Emily, à qui la deuxième partie du long métrage est consacrée, Taylor Russell est tout simplement vibrante.

Waves, c’est l’histoire de Tyler. Star de son école secondaire, champion de l’équipe de lutte, il est, et de l’avis de tous, promis à un brillant avenir. Issu d’un milieu aisé, Tyler n’en vit pas moins une situation familiale difficile, son père Ronald exerçant sur lui une pression confinant à l’abus. Waves, c’est aussi l’histoire d’Emily, la sœur cadette de Tyler, qu’on voit, mais entend peu en première partie, avant que la seconde tout entière lui soit dévolue suivant une tragédie qui ébranlera la famille sur ses bases. Enfin, Waves, c’est le nouveau, et magnifique, film de Trey Edward Shults.

« Le projet remonte à si loin, avant même mon premier film, relate le cinéaste. Initialement, il n’y avait que de la musique et des adolescents. Je venais de découvrir Dazed and Confused, de Richard Linklater, et j’ai été inspiré. C’est longtemps demeuré assez abstrait : je voulais saisir l’essence émotionnelle, humaine, de ce qu’est le passage à l’école secondaire, de ce qu’est l’adolescence. »

Une quête que Trey Edward Shults, dans Waves, ne poursuit pas uniquement par l’entremise du scénario, mais à travers une technique et une esthétique tour à tour mouvementées et planantes, selon l’humeur et le moment. Quant à la musique, elle est restée omniprésente : énergique, pulsative ou méditative, toujours en phase avec l’humeur des personnages.

À un moment de l’écriture, il m’est apparu évident que je ne pouvais pas, et ne voulais pas, finir le film comme ça. J’éprouvais l’intime conviction… comment dire ? Que même si l’arc de Tyler était terminé, l’histoire, elle, ne l’était pas.

 

Avant d’en arriver là, toutefois, Trey Edward Shults écrivit et réalisa deux films. Krisha, son premier, met en scène des membres de sa propre famille dans un récit à vif, et semi-biographique, de dépendance. It Comes at Night, son second, s’attarde là encore à une famille tourmentée, mais littéralement, et dans un cadre de fiction horrifique.

Tenant autant de la chronique que du drame psychologique et social, Waves s’avère tout autre chose, quoiqu’on y retrouve la même vedette que dans It Comes at Night : Kelvin Harrison Jr., tout spécialement brillant dans le rôle de Tyler.

« Pendant le tournage d’It Comes at Night, Kelvin et moi sommes devenus très proches ; un vrai coup de foudre de travail et d’amitié. On voulait collaborer à nouveau, dès que possible. Waves a recommencé à m’habiter dans ce contexte-là. »

Photo: Mike Coppola Agence France-Presse Trey Edward Shults

Pendant presque un an, assidûment, le réalisateur et l’acteur eurent de longues conversations téléphoniques et d’intenses échanges par messagerie texte.

« On appelait ça nos mini-séances de thérapie. Le but était de partager, d’apprendre à se connaître et se comprendre. On a beaucoup parlé de nos expériences familiales respectives. Kel vient d’un milieu musical : son père et sa mère sont des musiciens connus de La Nouvelle-Orléans, et lui-même était un petit prodige qui s’est senti poussé… La lutte, ça vient de moi… Le scénario a pris forme de manière très organique, avec du vécu de Kel et du mien, mais aussi à partir de nos émotions liées à l’école secondaire. »

De la légitimité

Kelvin Harrison Jr. fut l’une des rares personnes à qui Trey Edward Shults envoya un premier jet du scénario. Des notes et commentaires du comédien résultèrent une autre ébauche, puis une autre… Cette implication précoce, jumelée aux origines du projet, explique en partie que Trey Edward Shults se fût retrouvé, en cette ère où cela peut être problématique, un cinéaste blanc racontant l’histoire d’une famille noire.

Quoique, en l’occurrence, Kelvin Harrison Jr. joue le fils d’une mère noire et d’un père blanc dans It Comes at Night. Il n’empêche, la question de la légitimité a-t-elle hanté le réalisateur ?

« Oui et non. Oui parce que c’est risqué, et ce serait irresponsable de ne pas se poser la question. Non, parce que je fais des films en réunissant des gens que je respecte et surtout, que j’aime. La distribution choisie, j’ai consulté tous les comédiens par rapport au scénario ; j’ai écouté, pris des notes… Ç’a été une aventure très collaborative. Kelvin m’a encouragé tout en me rappelant constamment que ça devait être vrai et authentique et précis. »

Photo: Entract Films Emily jouée par l'actrice Taylor Russell

Pour l’anecdote, à l’époque d’It Comes at Night, le cinéaste utilisait le terme « post-racial casting » pour désigner l’attribution d’un rôle au meilleur interprète sans que la couleur de peau soit un facteur entrant en ligne de compte. D’ailleurs, dans ce film, le fait que le père soit blanc et la mère, noire, ne constituait pas un enjeu dramatique, mais un état de fait comme n’importe quel autre.

« Je reviens à ce que je disais : je collabore avec des gens que j’aime, point. »

De préciser Trey Edward Shults, Waves reste en outre, à maints égards, éminemment personnel, voire autobiographique sur certains aspects.

Un éclairage différent

On l’évoquait, au mitan, Emily (vibrante Taylor Russell) succède à Tyler en tant que protagoniste. Un parti pris qui n’était pas prémédité, mais qui s’est imposé.

« À un moment de l’écriture, il m’est apparu évident que je ne pouvais pas, et ne voulais pas, finir le film comme ça. J’éprouvais l’intime conviction… comment dire ? Que même si l’arc de Tyler était terminé, l’histoire, elle, ne l’était pas. »

Et Emily, dans l’intervalle, en était venue à intriguer Trey Edward Shults. C’est donc tout naturellement qu’il voulut aller du côté de sa perspective à elle. Plus qu’une « gimmick », ce changement de focalisation narrative permet à l’auteur de jeter un éclairage différent non seulement sur les événements, mais sur les personnages, qui ne cessent de gagner en complexité, en nuances.

On songe notamment au père, Ronald, dont on a d’abord l’impression qu’il est en compétition avec son fils et qu’il essaie simultanément de vivre à travers les réalisations de ce dernier. Sauf que par la suite, lors d’une très belle scène de pêche entre le père et la fille où personne n’aura l’occasion de lancer sa ligne, Ronald s’ouvre à Emily avec vulnérabilité — et une lucidité — qui bouleverse.

« Je n’ai pas cherché à “intégrer”­­­ des enjeux, comme celui de la masculinité toxique, qui se dégage de la relation entre Ronald et Tyler. C’est au gré de l’écriture. Dans ce cas précis, ça découlait d’un désir de comprendre mon propre père, et mon beau-père, et dans le cas de Kelvin, son père à lui, et pour nous, de trouver des points communs, mais des disparités aussi, dans nos expériences et perceptions de cette réalité. »

Un mot sur le titre, pour conclure : Waves signifie vagues, et on les aperçoit souvent dans le film, où les personnages reviennent irrépressiblement vers la mer, vers l’eau, s’y immergent… Les vagues qui sont tantôt rugissement furieux, tantôt apaisante mélopée.

Elles sont à l’image de cette jeunesse dont, oui, Trey Edward Shults a su saisir l’essence.

Waves prend l’affiche le 6 décembre.

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