«Sympathie pour le diable»: qui avait peur de Paul Marchand?

Marchand demeurera un mystère tout au long de cette adaptation, n’étalant jamais ses origines ou ses motivations premières sur le plan professionnel. Ce qui signifie que la caméra est constam-ment collée  à ses trousses, un étonnant travail de composition  de l’acteur Niels Schneider.
Shayne Laverdière Les films Séville Marchand demeurera un mystère tout au long de cette adaptation, n’étalant jamais ses origines ou ses motivations premières sur le plan professionnel. Ce qui signifie que la caméra est constam-ment collée à ses trousses, un étonnant travail de composition de l’acteur Niels Schneider.

Paul Marchand aurait-il une quelconque filiation avec la petite Manon des Bons débarras, de Francis Mankiewicz ? Elle qui préférait « être baveuse plutôt que plate » aurait sans doute apprécié ce correspondant de guerre dont les faits d’armes parlent d’eux-mêmes : de 1984 à 1992 au Liban lors de la guerre civile, et de 1992 à 1994 à Sarajevo pendant la guerre de Bosnie, avec un détour au Koweït au moment de l’invasion irakienne en 1990. L’homme carburait à l’adrénaline des champs de bataille et cherchait (souvent) la bagarre.

C’est sa conception de la guerre, sa vision du journalisme et sa vérité qu’il a couchées sur papier dansSympathie pour le diable (Lanctôt, 1997), un ouvrage qui aura mis du temps à être transposé au cinéma, d’abord par son auteur, décédé de manière tragique en 2009. À l’image du tempérament buté de ce héros accro aux cigares cubains, le cinéaste Guillaume de Fontenay, appuyé des scénaristes Jean Barbe et Guillaume Vigneault, n’a pas baissé les bras, prêt à tout pour revisiter ce Sarajevo à feu et à sang. Car l’éclatement de la Yougoslavie allait provoquer une grave fracture en Europe, mais aussi dans la vie de cet homme admiré de quelques-uns et détesté de beaucoup d’autres.

Longtemps connu des auditeurs de Radio-Canada, Paul Marchand n’avait rien d’une star… mais se comportait comme telle. Électron libre, kamikaze, donneur de leçons, colérique, ceux et celles qui l’ont côtoyé s’en souviennent, tout comme les Serbes et les Bosniaques avec qui il échangeait, se foutant un peu de la neutralité journalistique. Mais quand les balles sifflent de partout, que les cadavres s’amoncellent dans un mépris scandaleux et que les enfants sont pris pour cible, la boussole morale peut se dérégler. Fut-il trop longtemps imprégné de l’horreur libanaise ? Au bout du fil, un rédacteur en chef semble le croire, lui suggérant de prendre des vacances : c’était bien mal le connaître.

Marchand demeurera d’ailleurs un mystère tout au long de cette adaptation fiévreuse, énergique et crépusculaire, n’étalant jamais ses origines ou ses motivations premières sur le plan professionnel, toujours en action. Ce qui signifie que la caméra est constamment collée à ses trousses, vu le plus souvent de dos ou de profil, un étonnant travail de composition de l’acteur Niels Schneider. Et qui s’affiche ici avec beaucoup d’humilité, au service d’un personnage aussi opaque qu’antipathique, baignant dans des éclairages blafards, ceux d’un temps glacial, et d’une décennie pourrie à bien des égards.

Cette déliquescence, Paul Marchand la dénonçait, rapide sur la gâchette comme les snipers qui entouraient Sarajevo, ne ménageant personne, qu’il s’agisse des Casques bleus ou de ses collègues des grands réseaux de l’information. Le film établit d’ailleurs un contraste fort éloquent entre la manière Marchand, sanguine et sentencieuse, et l’autre, plus factuelle, incarnée par une fière représentante de CNN et dont les scénaristes ne camouflent pas le mépris que lui inspire ce franc-tireur de l’information.

Guillaume de Fontenay ne fait de lui ni un héros ni un saint, surtout un homme pressé de dénoncer les mensonges et de souligner l’incurie des dirigeants. Son humanité transparaît davantage au contact de Boba (Ella Rumpf), une traductrice d’origine serbe pour qui il prendra de grands risques, dévoilant au passage autre chose que sa personnalité abrasive. Ce qui favorisera de rares moments de légèreté au milieu de cet enfer à ciel ouvert, une reconstitution étonnante sur les lieux mêmes du drame. Sympathie pour le diable présente surtout le terrain miné qu’était Paul Marchand à cette époque, bombe à retardement dans la jungle journalistique. Il ne sortira pas indemne de l’aventure, et nous non plus devant ce film qui ne fait jamais de la guerre un spectacle exaltant, mais une boucherie qui n’épargne personne. Même les plus arrogants.

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Sympathie pour le diable

★★★★

Drame de guerre de Guillaume de Fontenay. Avec Niels Schneider, Vincent Rottiers, Ella Rumpf, Elisa Lasowski. France–Canada, 2019, 103 minutes.