«Atlantique»: des zombies et des femmes

Tout commence ici par une histoire d’amour secrète. Dans une banlieue de Dakar, voici celle de la jeune Ada (Mama Sané) et de Souleiman (Ibrahima Traore).
MK2 Mile-End Tout commence ici par une histoire d’amour secrète. Dans une banlieue de Dakar, voici celle de la jeune Ada (Mama Sané) et de Souleiman (Ibrahima Traore).

Au palmarès du dernier Festival de Cannes, Mati Diop avait récolté le Grand Prix du jury pour cette fable mi-surréaliste, mi-sociale aux accents poétiques. Atlantique révèle une plaie béante du Sénégal : l’immigration clandestine, qui pousse bien des enfants du pays, des travailleurs souvent non payés, à prendre la mer sur des barques de fortune pour chercher un ailleurs meilleur en Europe. Plusieurs font naufrage en ne laissant à leurs proches que leurs yeux pour pleurer.

L’œuvre élégante et ambitieuse se décline en plusieurs tons : film social presque documentaire, romance, fantastique, polar, avec passages entre les genres pas toujours au point. Un scénario parfois effiloché, des jeux d’interprètes assez appuyés se greffent à des scènes parfois remarquables, nourries de réalisme magique. Ce premier long métrage d’une cinéaste élevée à Paris mais avec un père d’origine sénégalaise aligne de grandes qualités et des facilités, sans dégager la pleine puissance que son thème imposait, si ce n’est par fragments très inspirés.

À hauteur de femmes endeuillées

Un des grands atouts du film, outre ses beautés visuelles à travers notamment sa façon lyrique de montrer les flots, est de se placer à hauteur de femmes endeuillées, en y gagnant une position de recul. Tout commence ici par une histoire d’amour secrète. Dans une banlieue de Dakar, voici celle de la jeune Ada (Mama Sané) et de Souleiman (Ibrahima Traore) qui suivra l’appel des sirènes de l’exil avant de sombrer avec ses compagnons dans l’océan trompeur. La belle est promise à un autre, qu’elle ne supporte pas. Avant la cérémonie du mariage, les conversations des femmes révèlent le poids de discrimination sociale qui pèse sur elles depuis toujours.

Le film prend son envol en seconde partie, tandis que les fantômes des noyés, à dégaine de zombies, reviennent de nuit pour se venger du patron esclavagiste, enflammer la chambre nuptiale des futurs époux, donner des ailes aux filles ou retrouver une amante perdue.

Le climat onirique sert alors la tragédie, qui trouve une dimension mythologique à travers de grandes scènes de femmes en libération. Mati Diop, au talent porteur de promesses, n’aura pas su maîtriser complètement ce premier film, tout en révélant la grande originalité d’une griffe qui devrait s’affiner au long de sa route.

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Atlantique

★★★ 1/2

Drame de Mati Diop. Scénario : Mati Diop, Olivier Demangel. Avec Mama Sané, Ibrahima Traore, Abdou Balde. France–Sénégal–Belgique, 2019, 104 minutes. Au Cinéma Moderne et sur Netflix.