«Dark Waters»: Erin Brockovich 2

Mark Ruffalo incarne Robert Bilott, un avocat de Cincinnati qui, alors qu’il vient à peine d’être nommé associé dans le cabinet qui l’emploie.
Photo: Mary Cybulski Mark Ruffalo incarne Robert Bilott, un avocat de Cincinnati qui, alors qu’il vient à peine d’être nommé associé dans le cabinet qui l’emploie.

Il s’agit d’une histoire vraie, celle d’une communauté affichant un taux anormalement élevé de cancers, car empoisonnée à son insu par une usine toute proche. Celle, aussi, d’une personne idéaliste qui, contre vents et marées, prend sur elle de faire éclater la vérité afin que justice soit rendue. Non, il n’est pas question ici du film Erin Brockovich, mais de Dark Waters.

Les deux affaires au cœur des deux films ont beau être distinctes, sur le plan narratif, les similitudes sont patentes. Exécuté avec panache par Steven Soderbergh dans la veine plus ouvertement populaire de son œuvre, Erin Brockovich était porté par une performance mémorable de Julia Roberts, qui avait à juste titre remporté un Oscar. Et à l’évidence, Mark Ruffalo, vedette et producteur de Dark Waters, voudrait bien que la parenté entre les deux films s’applique, ultimement, jusque-là. On y reviendra.

Dark Waters marque également, pour une première fois dans son cas, une incursion du côté commercial pour Todd Haynes, à qui l’on doit les magnifiques Loin du paradis (Far from Heaven) et Carol. Bien que ce film-ci ne soit pas exempt de belles touches de mise en scène et de plans inspirés, surtout ceux montrant Ruffalo en pleine recherche dans des monceaux kafkaïens de boîtes de documents, il reste que le brio formel auquel Haynes a habitué les cinéphiles s’y fait assez discret.

Ruffalo incarne Robert Bilott, un avocat de Cincinnati qui, alors qu’il vient à peine d’être nommé associé dans le cabinet qui l’emploie, reçoit la visite d’un fermier convaincu que ses vaches sont décédées à cause d’agents contaminants déversés dans les cours d’eau environnants par une filiale de la multinationale DuPont. DuPont qui est le principal employeur de la ville, de telle sorte qu’initialement la population préfère le déni au chômage.

Qu’à cela ne tienne, Robert prouve non seulement la contamination, mais le fait que DuPont était au courant. Ce n’est en l’occurrence là que le commencement. Sans entrer dans les détails, disons que la découverte des dangers du Téflon, un « produit fièrement américain » scande-t-on, compte parmi les points d’orgue du film.

Presque du copier-coller

Le scénario du nouveau venu Mario Correa et du vétéran Matthew Michael Carnahan (World War Z) suit vraiment de près celui de Susannah Grant pour Erin Brockovich, dont il reproduit structure et figures. Tim Robbins, l’attitude « tough-love », incarne le patron qui oscille entre doute et soutien exactement comme Albert Finney chez Soderbergh. Anne Hattaway tient le fort à la maison comme son pendant Aaron Eckhart, avec cet épisode de crise conjugale lorsque la cause l’emporte sur la famille placé au même endroit du récit. Bill Camp (qui force le trait) est ce premier plaignant qui permet de ne jamais oublier l’humain derrière l’affaire, rôle que tenait peu ou prou Marg Helgenberger dans Erin Brockovich

Ce que Dark Waters n’a malheureusement pas emprunté à son modèle, c’est la verve et le dynamisme. Animé par des convictions sincères et les meilleures intentions, le film s’avère souvent solennel au point de la somnolence.

Il faut savoir que Mark Ruffalo est à la ville un militant écologiste inspirant (tout comme l’acteur Bill Pullman, savoureux quoique bref). Or, on a parfois l’impression que le pamphlet l’emporte sur le cinéma. Qui plus est, certaines tirades semblent avoir été conçues afin de faire briller Ruffalo et non par nécessité narrative. On songe à celle, tardive, que Robert adresse à son épouse Sarah (Hathaway) dans un moment de désespoir. À ce propos, il est ironique qu’en dépit du soin qu’il prend de glisser une réplique explicitant que Sarah n’est pas juste « l’épouse de », qu’elle fut avocate autrefois, et que d’être une mère au foyer constitue un choix, mais tout de même un sacrifice, le film n’ait finalement de woke que les mots, au vu de ce qu’il se borne à demander à Anne Hathaway : douée, l’actrice livre la marchandise, mais n’a dans les faits pas grand-chose à se mettre sous la dent.

Et Mark Ruffalo ? Il offre une interprétation inégale, son jeu étant tour à tour excellent et appuyé. Comme dans Spotlight, où son travail physique de posture très apparent constituait la seule fausse note au sein d’une distribution offrant un jeu uniformément naturel, le comédien tente une transformation, mâchoire avancée et dos un brin voûté. Dérive de « méthode », désir mal avisé que la performance soit « vue » ? Quoi qu’il en soit, le résultat distrait de l’action.

Dark Waters traite d’un sujet important, voire vital, puisqu’il aborde l’enjeu de la pollution de la planète et par extension du corps. Autre ironie, c’est là tout le propos d’un des premiers — et celui-là foncièrement original — longs métrages de Todd Haynes, Safe, avec Julianne Moore en jeune femme qui devient littéralement allergique à son environnement. Si Dark Waters a une vertu, c’est de donner l’envie de revoir ce film-là.

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Dark Waters (V.O.)

★★

Drame de Todd Haynes. Avec Mark Ruffalo, Anne Hathaway, Bill Camp, Tim Robbins. États-Unis, 2019, 126 minutes.