Thomas Rinfret, caméra aux poings

La feuille de route télévisuelle du réalisateur Thomas Rinfret comprend plusieurs émissions et séries à caractère sportif, lui qui a connu une carrière en ski alpin.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La feuille de route télévisuelle du réalisateur Thomas Rinfret comprend plusieurs émissions et séries à caractère sportif, lui qui a connu une carrière en ski alpin.

Pour beaucoup d’enfants québécois des années 1970 — du moins ceux dont les parents ne les empêchaient pas de regarder Télé-Métropole —, la lutte faisait partie du paysage culturel et télévisuel ; plusieurs de mes camarades de classe connaissaient sur le bout de leurs doigts les exploits de Tarzan « La Bottine » Tyler, Édouard Carpentier, le Géant Ferré et autres Poudrés d’Hollywood. Mais ceux à qui ils vouaient une admiration inconditionnelle portaient le même nom de famille : Vachon.

Véritables légendes de la lutte pendant des décennies, Maurice « Mad Dog » Vachon et son frère cadet Paul « The Butcher » Vachon ont sillonné la planète pour donner des frissons à des foules en délire et souvent en colère contre ces vedettes à la personnalité bien campée, mais surtout face à leur impuissance à changer leur vie de misère. Ces cris de rage, on les entend parfois dans le premier long métrage documentaire de Thomas Rinfret, Les derniers vilains, un hommage à l’incroyable ténacité de Paul, mais aussi un immense portrait : celui de la famille Vachon et du monde de la lutte. Avec tous ses débordements physiques, ses excès de langage et son mauvais goût.

Dans le confort feutré de l’INIS, là où Thomas Rinfret a suivi une formation dans le programme documentaire il y a un peu plus de 10 ans après une carrière de skieur alpin, le réalisateur reconnaît qu’il n’avait guère une idée plus élogieuse que la mienne de cet univers tapageur et tape-à-l’œil.

 
Photo: Spira Films «Les derniers vilains» est le premier long métrage documentaire de Thomas Rinfret.

Lui dont la feuille de route télévisuelle comprend plusieurs émissions et séries documentaires à caractère sportif (Tout le monde dehors, Ma vie après le sport, Tellement sport) commençait à éprouver une certaine lassitude pour le sport professionnel et amateur.

Or, à la faveur d’une entrevue avec Paul Vachon, que tous croyaient être la dernière tant l’homme était mal en point, il a découvert en celui-ci un formidable conteur.

« J’avais trouvé mon sujet [de documentaire], et je n’allais pas compter mes heures », se souvient Thomas Rinfret, qui ignorait à l’époque le tempérament vagabond de Paul, et encore moins qu’il passerait cinq ans de sa vie à le suivre un peu partout au Canada et aux États-Unis. « J’ai eu le temps d’avoir deux enfants ! » dit-il en rigolant.

Il allait également découvrir que la carrière du Butcher dépassait largement les frontières de l’Amérique, lui qui avait fait plus d’une fois le tour du monde et tourné des films aussi loin qu’en Australie… et au Pakistan ! On peut même voir des extraits, preuves tangibles que le lutteur n’est pas un fabulateur.

« Sa vie était flamboyante, et c’est un formidable conteur », reconnaît le réalisateur, devant qui je partage mon scepticisme quant à l’authenticité de toutes ces aventures. « J’ai fait le pari d’embarquer dans ses contes, je n’ai jamais voulu différencier le vrai du faux, même s’il pouvait me parler d’un séjour au Pakistan où il était devant 350 000 personnes, alors que la fois suivante, le nombre avait changé pour 75 000. »

Par contre, celui qui raconte son époque « comme il l’a vécue » ne triche jamais sur les aspects moins glorieux de sa carrière, mais surtout de son existence.

Dépasser l’anecdote

Car Paul Vachon, né à Ville-Émard en 1938 d’un père policier ayant décidé d’installer sa famille dans une ferme laitière en Estrie, n’avait qu’une seule véritable obsession : voyager. Un goût du large pas toujours compatible avec le rôle de parent, lui qui a eu plusieurs enfants.

« Il n’a jamais menti sur les choses importantes, souligne Thomas Rinfret. Par exemple, il ne va jamais dire qu’il s’est occupé des siens… » Cette authenticité illumine tout le film, de même que celle de sa conjointe, Dee Vachon, la troisième en titre, « qui ne voulait pas être dans le film, mais a fini par dire oui ». Les histoires de Paul, elle les connaît par cœur, mais qu’elles se passent dans les foires, les rassemblements d’anciens lutteurs et le plus souvent sur la route, elle est toujours à ses côtés.

À travers Paul [Vachon], je voulais illustrer une époque où la lutte était presque nécessaire à la société pendant les années 1950 et 1960. [...] Avec Maurice, le film aurait été complètement différent, car il était un véritable athlète, prêt à tout pour réussir. Paul, c’était surtout un bon vivant qui voulait vivre ses rêves.

Au-delà des récits abracadabrants livrés avec panache, Thomas Rinfret souhaitait surtout dépasser l’anecdote. « À travers Paul, je voulais illustrer une époque où la lutte était presque nécessaire à la société pendant les années 1950 et 1960. Je l’ai rencontré un an après la mort de son frère Maurice [le 21 novembre 2013] ; avec lui, le film aurait été complètement différent, car il était un véritable athlète, prêt à tout pour réussir. Paul, c’était surtout un bon vivant qui voulait vivre ses rêves. »

Derrière sa carapace d’autrefois et sa fragilité évidente à la suite de nombreux problèmes de santé se cache un être d’une grande sensibilité qui a conquis le cœur du cinéaste.

« Lors de la toute première entrevue, je lui ai demandé quel était le plus beau moment de sa vie. Il m’a répondu : “Aujourd’hui, car vous faites un film sur ma famille.” Lorsqu’il l’a vu, il a dit en pleurant : “Je peux mourir”. »

Or, lui qui a bien failli mourir plus d’une fois au cours de ce long tournage ne semble pas encore prêt à tirer sa révérence, narguant la mort comme s’il était devant un de ses adversaires sur le ring.

L’idée qu’on lui porte tant d’attention n’a sans doute pas nui. « Pour moi, c’est le dernier grand vilain, mon dernier accès à ce monde. Aucun autre lutteur encore vivant ne possède la stature de Paul Vachon. »

Les derniers vilains sera présenté au cinéma Beaubien à Montréal et au cinéma Le Clap à Québec à partir du vendredi 6 décembre

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