«Monos»: les petits soldats

En privilégiant des tons pastel délavés, doux, Landes génère un puissant contraste entre la forme et le fond.
Photo: Acephale En privilégiant des tons pastel délavés, doux, Landes génère un puissant contraste entre la forme et le fond.

La scène a quelque chose d’irréel : sur un plateau montagneux isolé, un groupe d’adolescents joue au foot à tâtons, les yeux bandés. Peu après s’amène à cheval un jeune homme dont l’arrivée provoque angoisse et fébrilité. S’ensuit un entraînement militaire intensif. À peine plus vieux, mais de toute petite taille, le nouveau venu surnommé « le Messager » aboie des ordres avant de confier à la milice juvénile la garde d’une vache : « Shakira ». La situation prend une tournure plus insolite, et sinistre, lorsque est révélé que le rôle premier de ces enfants soldats est de garder prisonnière une médecin, qu’ils appellent « la Doctora ».

Dans Monos (V.O. stfr), en effet, aucun nom, aucune identité, ne sont révélés (à une exception près, tardivement, judicieusement). Et comme pour amplifier le malaise lié à l’âge tendre des protagonistes armés, ces derniers sont affublés de surnoms naïfs tels Bigfoot, Schtroumpf, Lady, Rambo, Loup, Boum-Boum…

Ils sont en tout huit là-haut. Le Messager, avec qui ils communiquent par radio, représente leur seul point de contact avec « l’Organisation », une entité mystérieuse que l’on suppose de nature révolutionnaire, le pays où se déroule l’action n’étant pas davantage nommé.

Au gré des développements, avec la mort accidentelle de la précieuse vache comme amorce d’un effet domino funeste, l’esprit de corps des troupes est compromis. Des leaders se succèdent, la paranoïa se manifeste chez l’un tandis que le doute commence à se faire jour chez un autre…

Photo: Acephale Là où «Monos» se distingue des précédentes fables antimilitaristes utilisant la figure de l’enfant pour mieux exacerber l’odieux de la guerre, c’est dans cette fascinante étrangeté que Landes insuffle à son film.

Loin d’être une petite chose fragile, la Doctora observe et attend son heure. À ce propos, la comédienne Julianne Nicholson (August : Ozage County ; I, Tonya) est tellement formidable dans le rôle éminemment complexe de cette adulte à la fois prédatrice et proie, que ses jeunes partenaires, la plupart des non-professionnels, souffrent de la comparaison. On comprend ce parti pris du cinéaste Alejandro Landes, mais dans ce cas précis, il en résulte parfois des instants de décrochage chez le cinéphile et le potentiel immersif du film s’en ressent. C’est là l’une des rares faiblesses d’une oeuvre singulière et forte.

De Golding à Kafka

Outre une évidente (et complètement assumée dans sa description de rituels inventés) parenté avec le classique littéraire Sa Majesté des Mouches, de William Golding, sur une bande d’enfants naufragés dont les tentatives pour demeurer civilisés les mènent au barbarisme, Monos emprunte à Kafka cette absurdité non seulement implacable, mais, à terme, mortelle.

Laquelle absurdité confère une bonne partie de son impact au film, dont le caractère distinct découle de la fusion des deux influences. Là où Monos se distingue encore de précédentes — et excellentes — fables antimilitaristes utilisant la figure de l’enfant pour mieux exacerber l’odieux de la guerre telles Rebelle, de Kim Nguyen, et Beasts of No Nation, de Cary Joji Fukunaga, c’est dans cette fascinante étrangeté qu’Alejandro Landes insuffle à son film. Le trop peu vu Vinyan, de Fabric du Welz, dont certaines des scènes ultimes reviennent en mémoire de-ci, de-là, constitue sans doute un meilleur comparatif.

Qui plus est, sa mise en scène s’avère aussi précise que soignée, avec un travail sur le cadre, la composition, particulièrement évocateur. On songe, entre autres, à ce plan aux allures de tableau quasi abstrait captant le reflet des geôliers sur un plancher de béton mouillé, de même qu’à ces séquences montrant le Messager sur sa monture en contre-jour, les nuages en arrière-plan créant l’illusion d’une chevauchée dans les cieux.

Parlant du volet visuel : en privilégiant des tons pastel délavés, doux, Landes génère un puissant contraste entre la forme et le fond.

Primé à Sundance et candidat de la Colombie pour l’Oscar du meilleur film international, Monos contient assez de moments saisissants, de sous-texte et d’images prégnantes, pour s’imprimer durablement en mémoire.

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Monos (V.O. stfr)

★★★★

Drame d’Alejandro Landes. Avec Julianne Nicholson, Moisés Arias, Sofia Buenaventura, Julian Giraldo, Karen Quintero, Laura Castrillón, Deiby Rueda. Colombie, États-Unis, 2019, 105 minutes.