«Le monde selon Amazon»: l’économie, c’est moi!

Amazon livre cinq milliards de colis par année, au rythme de 158 par seconde.
Photo: Daniel Leal-Olivas Agence France-Presse Amazon livre cinq milliards de colis par année, au rythme de 158 par seconde.

Vous avez probablement contribué à sa fortune, à un moment ou un autre de votre vie : Jeff Bezos,le fondateur et pdg d’Amazon, est considéré comme l’homme le plus riche du monde. Son empire étend ses tentacules partout. Et son but est de s’infiltrer encore plus, dans toutes les sphères de nos vies.

Le documentaire Le monde selon Amazon, d’Adrien Pinon et Thomas Lafarge, qui prend l’affiche vendredi, jour du Vendredi fou (Black Friday), effectue une plongée fascinante dans l’univers de ce géant, dont l’idée a germé dans un sous-sol de Seattle, en 1994.

À l’époque de sa fondation, Amazon livrait une vingtaine de livres par jour, raconte un ancien partenaire de Bezos, interrogé dans le film. Aujourd’hui, l’entreprise livre cinq milliards de colis par année, au rythme de 158 par seconde.

Et les activités de l’entreprise ne s’arrêtent pas là. 60 % des bénéfices d’Amazon proviennent des stockages de données, dans les 120 centres de données qu’elle gère dans le monde, dont l’un est établi à Varennes, en banlieue de Montréal.

Les ambitions de Jeff Bezos vont plus loin. Jusqu’où ? Par le biais de sa compagnie Blue Origin, il vise rien de moins que la colonisation de l’espace, voire de la Lune, explique en entrevue Alexandre Sheldon, assistant réalisateur du film.

« La terre suffira-t-elle à combler son appétit ? », demande d’ailleurs dans le film Richard Desjardins, qui assure la narration du film pour le Québec. « Que veut Jeff Bezos qu’il n’ait déjà ? », demande-t-il encore.

Le film, une coproduction entre la compagnie française Little big story, et les productions du Rapide blanc, au Québec, explore avec brio la dynamique mise en place par Amazon au sein de l’économie mondiale, et le pouvoir que la géante exerce auprès des commerçants qu’elle dessert comme auprès de ses clients.

« On ne veut culpabiliser personne d’acheter par exemple leurs cadeaux de Noël sur Amazon, poursuit Alexandre Sheldon. On veut que tout le monde s’interroge sur les enjeux liés à la présence d’Amazon ». Selon Stacy Mitchell, de l’Institut américain pour l’autonomie locale, qui est interrogée dans le film, deux emplois sont perdus pour chacun des emplois créés par Amazon. Le chiffre fait réfléchir, au moment où Amazon s’apprête à ouvrir un nouvel entrepôt dans le secteur de Lachine à Montréal.

L’équipe de réalisation du film s’est notamment rendue en Inde, où Amazon tente de faire sa place en livrant une concurrence féroce à deux autres géants, Flipkart et PayTm, une filiale d’Alibaba.

Ses efforts provoquent la colère de boutiquiers indépendants du Vieux Delhi, qui y font commerce depuis des générations.

Alors qu’un géant comme Amazon peut se permettre de perdre de l’argent durant cinq ans pour se faire une place dans le marché, ces commerçants ne peuvent tenir ainsi que quelques mois, explique l’un d’eux.

En réponse à ces critiques, le gouvernement de l’Inde, dont ces commerçants forment la base nationaliste, réclame notamment à Amazon que 30 % des produits vendus par l’entreprise soient fabriqués en Inde.

En Europe, où l’entreprise est déjà bien implantée, l’approche de Jeff Bezos heurte les syndicats, qui critiquent les conditions de travail difficiles de l’entreprise.

On apprend par exemple que les personnes qui travaillent dans les entrepôts doivent obéir aux ordres d’une machine, qui leur dit quel bras lever pour atteindre l’objet par exemple, ou comment bouger dans l’entrepôt.

Selon un employé de l’entreprise de Leipzig, en Allemagne, une personne qui effectue ainsi les mêmes gestes, 500 fois par jour, est très à risque de faire un burn out.

« En Europe, les normes en matière de conditions de travail ne sont pas les mêmes », relève Alexandre Sheldon.

Le Parlement européen a également décidé d’imposer des sanctions contre Amazon, déclarant illégales des exemptions fiscales dont l’entreprise a bénéficié au Luxembourg. Mais le Luxembourg est en appel de cette décision.

Toutes ces critiques semblent d’ailleurs glisser sur le dos de Jeff Bezos comme sur celui d’un canard.

« Mon impression, c’est que ça ne les inquiète pas du tout ou très peu », dit Alexandre Sheldon.

Au début du film, il est mentionné que Jeff Bezos s’est porté acquéreur il y a quelques années du Washington Post, l’un des quotidiens les plus influents, aussi considéré comme un adversaire de Donald Trump.

Or, Amazon espérait récemment décrocher un énorme contrat, nommé JEDI, avec le ministère de la Défense américaine. « Finalement, c’est Microsoft qui a eu le contrat », dit Alexandre Sheldon.

Reste que Jeff Bezos est décrit dans le film comme un libertarien pur jus, qui déteste se soumettre à quelque réglementation que ce soit.

À Seattle, où la compagnie a son siège social, une bataille musclée a eu lieu entre l’entreprise et le conseil municipal, au sujet de l’aide que les grosses entreprises devaient apporter aux sans-abri, en finançant la construction de logements abordables.

Alors que le conseil municipal a tenté d’imposer une contribution obligatoire à ces grosses entreprises par le biais d’un règlement, Amazon a organisé une vigoureuse contestation, forçant le conseil municipal à reculer.

Quelque temps plus tard, Jeff Bezos a annoncé un don de deux milliards de dollars pour venir en aide aux sans-abri dans l’ensemble du pays.

Pour la conseillère municipale de Seattle qui avait lutté pour obtenir du financement de logement social par voie de règlement, cette érosion des pouvoirs publics au profit du pouvoir privé, reposant entre les mains d’un seul homme, est inquiétante.

Jeff Bezos a refusé d’accorder une entrevue aux réalisateurs.

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.

3 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 29 novembre 2019 00 h 21

    Livre

    Ce film est-il lié au livre du même titre paru aussi cette année, soit Le monde selon Amazon de Benoît Berthelot?

  • Marie Nobert - Abonnée 30 novembre 2019 03 h 17

    Les bigots et...

    Ceux qui font fortune... Misère!

    JHS Baril

  • Nadia Alexan - Abonnée 30 novembre 2019 09 h 17

    C'est Le nouvel ordre mondial d'Orwell à nos portes.

    Ce film est très inquiétant. Le pouvoir illimité de Jeff Bezos nous annonce ce qui nous attend avec l'Ubérisation de la société. Des multinationales qui font la loi, qui ne payent pas leur juste part d'impôts, qui exploitent nos ressources et nos employés sans pitié, qui accaparent le marché, qui ne veulrnt pas être réglementé et qui bafouent les lois antitrust avec impunité.
    Pire encore, le gouvernement Legault a confié nos données personnelles pour stockage dans les cyber nuages de ce voyou, sans conscience, une violation de notre sécurité.