Amours noires en Amérique

Tourné sur pellicule, réalisé par Melina Matsoukas, ce «road movie» suit les deux compagnons, alors qu’ils parcourent l’Amérique.
Photo: Les Films Séville Tourné sur pellicule, réalisé par Melina Matsoukas, ce «road movie» suit les deux compagnons, alors qu’ils parcourent l’Amérique.

Queen & Slim, c’est l’histoire de deux êtres qui tombent amoureux pendant que le monde entier brûle autour d’eux. La prémisse est simple ; l’ensemble grandiose. Queen et Slim, ce sont aussi la femme et l’homme du titre. Après un premier rencard, ils rigolent et roulent, relax, sur la route. Un policier les arrête sans raison. Sort son fusil, le pointe sur eux. En état de légitime défense, l’homme tire, l’agent tombe. Avec Queen, Slim prend la fuite. « Le policier effectuait un banal arrêt de circulation de routine », diront les médias. Il s’adonnait plutôt à du profilage racial.

Tourné sur pellicule, réalisé par Melina Matsoukas, ce road movie suit les deux compagnons, alors qu’ils parcourent l’Amérique, croisant des gens dont ils changeront la vie. Et à qui ils donneront une raison d’espérer. C’est surtout un film résolument politique, explique la réalisatrice rencontrée à Toronto plus tôt cette semaine en compagnie de la scénariste Lena Waithe. En témoigne cette séquence extrêmement évocatrice où une marche contre la brutalité policière est entrecoupée d’une scène d’amour passionnée. « Je souhaitais mettre en parallèle l’apothéose de cette relation et le paroxysme du mouvement qu’ils ont contribué à embraser », analyse Melina Matsoukas.

Vous voulez être Noir et président ? Vous devez être Barack Obama. Vous voulez être Blanc et président ? Vous pouvez simplement être Donald Trump. Pour moi, ça en dit long.

La mise en scène de la manifestation et ses images sont soufflantes. Forces du peuple contre forces de l’ordre. Le défi était gigantesque. Les figurants nombreux. Et tous les protestataires de denim vêtus. « C’est un matériau qui nous représente, remarque-t-elle. Qui symbolise l’Amérique. » Au centre de tout, un jeune garçon fonce, le poing levé. En l’imaginant, Lena Waithe pensait, entre autres, à Tamir Rice, assassiné le 22 novembre 2014 par un policier. Tamir jouait dehors avec un fusil de plastique. Il avait 12 ans.

Porté par un souffle, une signature, Queen & Slim oscille perpétuellement entre sentiment d’oppression, d’enfermement, de claustrophobie et atteinte de grands espaces, d’évasion, de délivrance. « Parce que c’est ainsi que les personnes noires vivent, dit Lena Waithe. En se sentant toujours un peu confinées, mais en cherchant la liberté. Et c’est pourquoi la quête de ces deux personnages se fait euphorique. Ils se disent who gives a shit. Nous allons conduire et apprécier le moment. Peu importe l’issue. »

Impeccable esthétique

Chaque plan est un tableau. De beauté, d’inventivité. Pas étonnant, lorsque l’on sait que la cinéaste a signé des clips pour Beyoncé, Alicia Keys et Rihanna. Sa composition est impeccable, son oeil aiguisé. S’en dégage une totale liberté. Artistique, narrative. Scénaristique.

La signature de Lena Waithe est aussi forte que la réalisation de Melina Matsoukas. La native de Chicago est connue pour la série The Chi, sur les ondes de Showtime. Également pour avoir été la première femme noire à avoir remporté le Emmy du meilleur scénario pour une série comique. C’était en 2017, pour un épisode de la série Master of None portée par l’humoriste Aziz Ansari. L’épisode en question s’intitulait « Thanksgiving » et il se déroulait durant la Fête du même nom. Lena Waithe y racontait son coming-out en tant que femme lesbienne. Le tout mêlait réalisme, sourire et portrait social.

On retrouve dans Queen & Slim, son premier scénario de cinéma, ce talent qu’elle a pour naviguer entre les styles. « Ça commence comme une comédie romantique, remarque sa comparse cinéaste. Puis, on tombe dans le film d’horreur. Pour plonger ensuite dans une histoire d’amour, parsemée de touches d’humour. De drame. À l’image de l’existence. »

À l’image, ou plutôt à l’écran, les questionnements se bousculent. Parmi eux l’immense interrogation : Quel héritage laisse-t-on ? « Personnellement, je souhaite simplement que les gens que j’aime se souviennent de moi avec affection », lance Lena Waithe. Une autre question que pose cette fois son protagoniste, incarné par le charismatique Daniel Kayuula (que l’on a vu notamment dans le Get Out de Jordan Peele) : « Pourquoi les personnes noires sentent-elles toujours le besoin d’être excellentes ? »

À l’évocation de cette réplique, Lena Waithe explique : « Vous voulez être Noir en Amérique ? Vous devez changer le monde pour que l’on se souvienne de vous. Vous voulez être Noir et président ? Vous devez être Barack Obama. Vous voulez être Blanc et président ? Vous pouvez simplement être Donald Trump. Pour moi, ça en dit long. »

Les sons de la liberté

C’est une bande sonore du tonnerre, remplie de compos originales de Ms. Lauryn Hill, de Vince Staples, de Lil Baby qui rythme le périple de Queen et Slim. Leur destination ? Cuba. D’où vient la mère de la cinéaste. « Une enfant de la révolution », comme elle dit. « Cela tombait sous le sens que le périple de ces personnages les y mène. Après tout, les Cubains se tiennent debout. Et ils protègent ceux qui se posent dans leur pays, qui fuient le racisme systémique de l’Amérique, observe Melina Matsoukas. Tous ces Black Panthers et autres combattants de la liberté. »

Elle cite à ce sujet la militante Assata Shakur, auquel l’île a accordé l’asile politique. « Pour moi, c’est le symbole d’un lieu audacieux, courageux. Invaincu. Un refuge. »

Dans ce film aussi, Lena Waithe a trouvé un refuge. Pour sa voix. Celle de sa communauté. « C’est écrit dans notre propre langue. Sans “traduction”. »

En résulte une oeuvre importante, puissante. Car Melina Matsoukas, qui a été formée en direction de la photographie, saisit le cinéma. « Je sais comment tous les éléments, l’éclairage, les costumes, les accessoires nous permettent de mieux connaître ces personnages. »

Un exemple : sa reine passe d’avocate posée en tailleur immaculé à femme en cavale vêtue d’une robe léopard et ses bottes de serpent. « Au départ, elle utilise les vêtements comme une armure. Puis, elle s’en défait. » Les cheveux dont s’est chargé le styliste Brian Badie occupent une place tout aussi primordiale. « Ça, c’était vraiment important. Raconter une histoire de cheveux de Noirs. A Black Hair Story. Je ne voulais pas qu’elle porte une perruque, qu’elle ressemble à une autre. Je voulais qu’elle soit elle-même. »

Et sa collègue scénariste, elle, voulait qu’on apprenne à connaître ces protagonistes de près. Pour de vrai.

Comme elle dit : c’est une nouvelle qui aurait été reléguée à un encart dans le journal, transformée en véritable film épique. « Vous êtes coincés avec ces personnages, vous devez rocker avec eux, vivre avec eux, aimer avec eux. »

Les frais de déplacement ont été payés par Les Films Séville.

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.

Queen & Slim

En salle aujourd’hui