«À couteaux tirés»: la maison du péril

À «couteaux tirés» offre un formidable terrain de jeu à sa distribution bigarrée, laquelle s’en donne à cœur joie, Jamie Lee Curtis et Toni Collette s’avérant tout spécialement hilarantes.
Photo: Métropole Films Distribution À «couteaux tirés» offre un formidable terrain de jeu à sa distribution bigarrée, laquelle s’en donne à cœur joie, Jamie Lee Curtis et Toni Collette s’avérant tout spécialement hilarantes.

C’est soir de célébration au manoir Thrombey. Auteur célèbre d’une pléthore de romans policiers, Harlan Thrombey fête en compagnie des siens ses 85 ans. Mais voilà qu’au matin, son infirmière Marta le découvre dans son étude, la gorge tranchée. Contrairement aux autorités locales qui privilégient la thèse du suicide, le détective privé Benoit Blanc penche, lui, pour un homicide. À y regarder de près, chacune et chacun avaient une excellente raison de vouloir faire passer de vie à trépas le riche patriarche qui, il appert, menaçait de couper les vivres à sa famille. Pleine de rebondissements et se présentant comme un pastiche coloré des « whodunit » d’Agatha Christie, À couteaux tirés est à l’image des trompe-l’oeil qui abondent dans la déco du défunt : un film qui en cache un autre.

D’abord, cette comédie policière écrite et réalisée par Rian Johnson n’est pas campée dans la campagne anglaise d’antan ni dans quelque contrée exotique, contrairement à la plupart des romans de la reine du crime. Non : À couteaux tirés (Knives Out) se déroule aux États-Unis, aujourd’hui, à proximité d’une petite ville tout ce qu’il y a de banale. Par contraste, le manoir qui a été le théâtre de l’hypothétique crime n’en paraît que plus extravagant, d’autant que le genre de prédilection de feu le romancier a inspiré un environnement kitsch riche en accessoires macabres. Un des enquêteurs remarque d’ailleurs que la propriété ressemble à une version grandeur nature du jeu Clue : ce n’est pas faux.

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Quoi qu’il en soit, ce contexte états-unien n’est pas fortuit, car audit pastiche s’ajoute la satire : celle de l’Amérique de Trump. Ainsi la fille aînée d’Harlan, Linda, et son mari, Richard, se révèlent-ils de fiers républicains, le second un admirateur enthousiaste des décisions présidentielles en matière d’immigration. Or, il se trouve que Marta, l’infirmière d’Harlan, est elle-même une immigrante à qui les membres du clan se plaisent à répéter qu’elle fait partie de la famille. Cela, tout en la traitant comme une servante et en ne manifestant pas le moindre intérêt envers ses origines : on la déclare successivement Uruguayenne, Équatorienne, Brésilienne… Pour qui se le demande, l’actrice Ana De Armas, merveilleuse de nuances d’angoisse et de bonté dans le rôle de Marta, est née à Cuba.

Sans trop en dévoiler, le statut d’illégalité de la soeur et de la mère de Marta deviendra un enjeu narratif. Qu’à terme, Marta s’impose comme le personnage principal, l’héroïne, en dit long sur les intentions de l’auteur.

Le film ne réserve pas ses pointes cinglantes qu’au Parti républicain et à ses tenants. À titre d’exemple, des personnages comme Joni, la belle-fille d’Harlan, et la fille de celle-ci, Meg, s’avèrent de fieffées hypocrites sous couvert de belles valeurs démocrates.

Distribution bigarrée

À couteaux tirés offre un formidable terrain de jeu à sa distribution bigarrée, laquelle s’en donne à coeur joie, Jamie Lee Curtis et Toni Collette s’avérant tout spécialement hilarantes. Curtis est fabuleuse dans le rôle de Linda, l’aînée au franc-parler qui, selon toute vraisemblance, aimait réellement son père. Mère du mouton noir Hugh (Chris Evans, en antithèse de son Capitaine America), elle est à l’évidence parfaitement consciente que son mari est un sombre crétin (Don Johnson, savoureux).

Collette, pour sa part, brille dans le rôle de Joni, une influenceuse cassée dont chaque roulement d’yeux provoque l’hilarité. Entre pathétisme et fourberie, Michael Shannon est parfait dans le rôle du cadet Walt, qui a grandi dans l’ombre de son père. Pour l’anecdote, son fils Jacob (Jaeden Martell) est décrit comme un troll néonazi.

Lors des scènes de retour en arrière habilement trompeuses, Christopher Plummer compose un Harlan étonnement sympathique et chaleureux. Le seul bémol vient de Daniel Craig, qui incarne Benoit Blanc en forçant inutilement le trait. Ce qui fait la force de l’ensemble de l’interprétation, hormis la sienne, est que les actrices et les acteurs ne jouent justement pas de manière caricaturale des partitions qui sont d’ores et déjà caricaturales. Là où ses partenaires optent pour la finesse en ayant foi dans le potentiel comique de situations outrées, Craig appuie dans la livraison et les mimiques. Il est adéquat, s’entend, mais très vite éclipsé.

Retour aux sources

Enlevée et volontairement ostentatoire, en phase avec la direction artistique, la réalisation de Rian Johnson bénéficie du montage dynamique de Bob Ducsay, qui accentue l’effet de plusieurs gags. On songe à cette séquence montrant Linda, lors de son interrogatoire, asséner aux policiers qu’elle n’est pas assez stupide pour dire du mal de sa famille devant eux, avec enchaînement preste sur son conjoint Richard qui, lui, est tombé dans le panneau et se livre à un déballage compromettant. Délicieux.

On notera que la feuille de route de Ducsay ne comporte presque exclusivement que de gros films d’action : nul doute que le rythme trépidant d’À couteaux tirés est en partie imputable à ce passif. Pour le compte, l’un de ces films est Le dernier Jedi (Star Wars : The Last Jedi), réalisé de triste mémoire par Johnson.

À ce chapitre, À couteaux tirés marque pour le cinéaste un heureux retour aux sources : son premier long métrage, Brick, était également un exercice de style policier, dans le roman et le film noir celui-là. Il s’agissait jusqu’ici de son meilleur opus. Grâce à son riche sous-texte, et au brio de Jamie Lee Curtis et de Toni Collette, À couteaux tirés vient de changer cela.

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À couteaux tirés (V.F. de Knives Out)

★★★★

Comédie policière de Rian Johnson. Avec Ana de Armas, Daniel Craig, Jamie Lee Curtis, Toni Collette, Chris Evans, Don Johnson, Michael Shannon, Christopher Plummer. États-Unis, 130 minutes. En salle au Québec mercredi.