Chercher son public en animation, et parfois le trouver

Dans «J’ai perdu mon corps», on retrouve de la poésie, et quelques frissons, particulièrement devant les périls que doit affronter cette main dans les entrailles du métro de la capitale française ou sur les toits des immeubles. Et de l’émotion, il y en a à revendre.
Photo: Netflix Dans «J’ai perdu mon corps», on retrouve de la poésie, et quelques frissons, particulièrement devant les périls que doit affronter cette main dans les entrailles du métro de la capitale française ou sur les toits des immeubles. Et de l’émotion, il y en a à revendre.

Le réalisateur Jérémy Clapin et le producteur Marc du Pontavice n’en reviennent toujours pas. J’ai perdu mon corps, l’adaptation du roman de Guillaume Laurant, Happy Hand (Seuil), fut une longue traversée du désert, pour finalement devenir un conte de fées : triomphe à la Semaine de la critique au dernier Festival de Cannes, enthousiasme délirant au Festival du film d’animation d’Annecy en juin, le long métrage fut récemment acquis par Netflix qui le rendra disponible le 29 novembre au Canada.

« Ce qui se passe, c’est assez magique », reconnaît Marc du Pontavice au téléphone depuis Los Angeles, accompagnant Jérémy Clapin dans le cadre d’une tournée de promotion pour la candidature de leur film comme potentiel finaliste aux Oscar dans la catégorie du meilleur long métrage d’animation. Déjà sorti en salle sur 200 écrans en France, J’ai perdu mon corps aurait pu suivre un chemin plus confidentiel, celui du réseau des salles d’art et essai, et des chaînes spécialisées. « En plus de nous garantir une sortie en salle dans une dizaine de pays, Netflix est un lieu de bouche-à-oreille extraordinaire grâce aux réseaux sociaux où l’on commente beaucoup ce qui se passe sur cette plateforme. »

« Alors que nous étions relativement seuls pendant des années [tout a débuté en 2011], c’est un immense contraste depuis la première à Cannes. Un peu comme si nous sortions de notre cave ! » lance Jérémy Clapin, qui insiste sur l’absence d’influence commerciale dans le processus créatif. Disons que l’on imagine mal certains financiers s’enthousiasmer devant un projet de film qui raconte le périple d’une main à travers Paris (où l’on ne voit jamais la tour Eiffel !) à la recherche du jeune homme qui l’a perdue… « Il n’y a pas l’ombre d’un relief marketing dans ce film », renchérit Marc du Pontavice.

Photo: Netflix

En revanche, on y retrouve de la poésie, et quelques frissons, particulièrement devant les périls que doit affronter cette main dans les entrailles du métro de la capitale française ou sur les toits des immeubles. Et de l’émotion, il y en a à revendre devant les misères du jeune Naoufel, lui dont l’avenir s’annonçait radieux, mais ayant basculé dans une suite de malheurs et d’humiliations qui pourraient bien le broyer. Tout cela en utilisant les techniques de l’animation 2D et 3D, alors que le cinéaste avait un temps jonglé avec l’idée de l’animation en volume, ou stop motion. « Très compliqué sur le plan financier, concède Jérémy Clapin. Avec le dessin, on pouvait augmenter le niveau des détails, préciser des choses ; c’était la technique idéale pour ce film. »

L’animation, cette incomprise

Si la question financière revient souvent sur le tapis, c’est qu’il s’agit d’un secteur en apparence lucratif si l’on se place dans la position des grands studios américains, qu’ils se nomment Disney, Pixar ou Dreamworks. En dehors de cet écosystème particulier, et disons-le hégémonique, fourmillent, un peu partout à travers le monde et depuis les débuts du cinéma, des réalisateurs et des maisons de production qui font le pari de raconter des histoires autrement qu’en prises de vues réelles.

Depuis ses balbutiements au début du siècle dernier (Les aventures du prince Ahmed, l’un des tout premiers longs métrages d’animation, fut signé par la réalisatrice allemande Lotte Reiniger, en 1926), l’animation pour adultes et cinéphiles sur grand écran demeure une entreprise délicate, souvent soutenue par l’État en Europe occidentale, dans les anciens pays du bloc communiste (un exemple parmi d’autres : le célèbre cinéaste tchèque Jan Svankmajer), et bien sûr au Canada avec l’Office national du film. La France n’est pas en reste, tant du côté de l’animation commerciale (que serait Ciné-Cadeau à Télé-Québec sans les films inspirés des aventures d’Astérix et d’Obélix ?) que chez des créateurs solitaires de grands talents au fil des décennies : René Laloux (La planète sauvage), Paul Grimault (Le roi et l’oiseau), Sylvain Chomet (Les triplettes de Belleville), et Michel Ocelot, le papa du célèbre Kirikou, et d’autres films sublimes (Azur et Asmar, Princes et princesses, Dilili à Paris).

Photo: Netflix

Le phénomène Kirikou, « c’est historique », selon Marco de Blois, programmateur-conservateur à la Cinémathèque québécoise, grand manitou des Sommets du cinéma d’animation dont la 18e édition aura lieu en décembre. Ce personnage, aussi sage qu’espiègle, a rallié petits et grands, en plus de donner à son auteur une véritable liberté grâce à cet important succès commercial. Mais cette trajectoire est exceptionnelle parce que rarissime, souvent freinée par « une incompréhension à l’égard de ce que peut être l’animation, des réactions de rejet que je ne comprends pas », déplore Marco de Blois.

Les embûches rencontrées par Jérémy Clapin et Marc de Pontavice pour produire J’ai perdu mon corps témoignent de cette incompréhension. Or, toujours selon le conservateur de la Cinémathèque, nous assistons pourtant à une véritable « effervescence » du long métrage d’animation, à commencer par le Québec avec la compagnie 10e Avenue (Le coq de St-Victor, La légende de Sarila), ou encore la sortie récente du singulier Ville Neuve, de Félix Dufour-Laperrière.

Tout est politique,même l’animation

Si l’animation constitue un outil puissant pour accéder à l’univers du merveilleux et de l’insolite, elle force aussi les serrures de lieux interdits, en plus d’aborder des sujets tabous. En ce sens, selon Marco de Blois, « le film à débat peut avoir une force d’attraction supérieure », et les exemples ne manquent pas de productions à grande consonance politique. L’ONF ne s’en est pas privé ces dernières années, surtout au moment d’aborder le conflit israélo-palestinien (Le mur, de Cam Christiansen ; Les 18 fugitives, de Paul Cowan et Amer Shomali), ou la culture iranienne (La vie en Rosie, d’Ann Marie Fleming).

Cette curiosité est présente ailleurs, avec des exemples célèbres comme l’adaptation de la bande dessinée autobiographique de Marjane Satrapi, Persepolis, par son auteure ainsi que Vincent Paronnaud sur les débuts de la révolution islamique à Téhéran, ou Valse avec Bachir, d’Ari Folman, qui revisite le sordide massacre de Sabra et Chatila par l’armée israélienne à Beyrouth. Les prochains Sommets présenteront d’ailleurs une autre de ces œuvres coup de poing, Zero Impunity, de Nicolas Blies et Stéphane Hueber-Blies, coréalisé avec Denis Lambert, qui aborde la délicate question des abus sexuels en zones de guerre, un des neuf longs métrages de la programmation, un nombre record.

Et si tous ces exemples n’étaient pas suffisants, regardons du côté du Japon pour admirer leur dynamisme audacieux, longtemps dominé par le génie d’Hayao Miyazaki (Le château ambulant, Princesse Mononoké, etc.). Quant au producteur de J’ai perdu mon corps, Marc de Pontavice considère l’animation comme « le challenge ultime » du septième art, surtout lorsqu’il faut susciter de l’empathie chez le spectateur « pour un personnage qui n’a que cinq doigts pour s’exprimer ». Visiblement, de plus en plus de spectateurs ont compris.

Trois courts métrages de Jérémy Clapin

Une histoire vertébrale (2004), son premier court, primé notamment au Japon, en République tchèque et en Espagne

 

Palmipedarium (2012), Prix spécial du jury au Festival international du film d’animation de Krok

 

Skhizein (2008), Prix Découverte du court métrage à la Semaine internationale de la critique (Cannes)

 

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J’ai perdu mon corps

De Jérémy Clapin. Disponible sur Netflix dès le 29 novembreet présenté aux Sommets du cinéma d’animation de Montréal le dimanche 8 décembre à 12 h 45. Pour connaître la programmation des Sommets, du 3 au 8 décembre à la Cinéma-thèque québécoise : sommets animation.com.