Guillaume de Fontenay, souvenirs de Sarajevo

Une scène du film «Sympathie pour le Diable» de Guillaume de Fontenay
Photo: Shayne Laverdière Les films Séville Une scène du film «Sympathie pour le Diable» de Guillaume de Fontenay

L’année : 1992. Depuis le mois d’avril que la guerre a cours en Bosnie-Herzégovine. Sur fond de morcellement de l’ex-Yougoslavie, Serbes, Bosniaques et Croates s’affrontent. Au cœur de la capitale Sarajevo, théâtre de ce qui sera le plus long siège de l’ère moderne, 400 000 civils sont pris en otage par les milices serbes. Dans le chaos ambiant, l’armée de l’ONU s’affaire en vain, du moins est-ce le constat implacable que dresse le journaliste Paul Marchand qui, entre colère et idéalisme buté, rapporte les horreurs au jour le jour. Tiré de ses mémoires, Sympathie pour le Diable marque pour le cinéaste Guillaume de Fontenay l’aboutissement d’un projet longuement mûri.

« À l’époque, la guerre en Bosnie était pour moi intimement liée à la voix de Paul Marchand, dont j’entendais les reportages à Radio-Canada, se remémore le cinéaste qui offre là son premier film. C’est un conflit qui m’a beaucoup choqué ; de voir que la communauté internationale a laissé traîner comme ça quatre ans de siège où des dizaines des civils, en moyenne, mourraient chaque jour… J’ai encore ce problème par rapport à notre apathie collective : la même chose se répète en Syrie. »

En 1997, Paul Marchand fit paraître Sympathie pour le Diable, ouvrage que Guillaume de Fontenay précise avoir failli refermer sitôt ouvert, jugeant d’office le « personnage » Paul Marchand insupportable. Cela, avant d’être happé. « Derrière les masques, j’ai décelé une vraie sensibilité, et une plume aussi, évidemment. En ce temps-là, j’avais encore un pied dans le théâtre, et j’ai voulu créer une pièce autour de Paul, mais je n’ai pas eu le courage de l’approcher. »

Photo: Shayne Laverdière Les films Séville Guillaume de Fontenay
Qui plus est, dans son for intérieur, c’était de cinéma dont rêvait Guillaume de Fontenay. « Je n’ai pas fini mon cégep, j’ai eu des enfants très tôt… Un retour à l’université, je n’en avais pas les moyens. » Ce qu’il avait en revanche, c’est de la détermination. Ses classes en réalisation, il les fit par l’entremise de la publicité, en autodidacte, tournant bientôt l’équivalent d’un long métrage par année.

De Sympathie pour le Diable, il tirerait donc un film, avec non seulement l’accord, mais la participation de Paul Marchand, à la porte duquel Guillaume de Fontenay se décida à frapper en 2006.

Au-delà de la caricature

S’amorça alors une collaboration entre les deux hommes, à qui se joignirent Guillaume Vigneault et, par la suite, Jean Barbe. « On a terminé le scénario en mars 2009. Paul s’est suicidé en juin 2009. » Hormis des démons personnels, Guillaume de Fontenay voit dans ce geste la résultante d’un syndrome de choc post-traumatique inadéquatement traité.

Après un silence, le cinéaste reprend : « C’est dommage, parce que l’image de Paul qui s’est cristallisée dans l’esprit de beaucoup de gens est cette espèce de caricature, dont c’est vrai qu’il a lui-même joué lors de ses prises de bec très médiatisées. Pourtant, je suis retombé sur certaines archives… C’est fou combien il a essayé de mettre en garde la communauté internationale, notamment contre ce qui deviendrait le massacre de Srebrenica : 8000 Bosniaques, des hommes et des adolescents musulmans, qui ont été désarmés par l’ONU, abandonnés par l’ONU, puis exterminés par les Serbes. Paul a rapporté ça et il a prédit le massacre : jamais de ma vie je n’ai entendu un journaliste terminer un topo de cette façon-là. C’était très violent, mais courageux et lucide. »

C’était la première fois qu’on procédait à ce genre de reconstitution sur place, en présence de survivants. Ça rend humble. On était par ailleurs très soucieux de ne pas se montrer indélicats, de ne pas choquer.

Pour incarner Paul Marchand, Guil-laume de Fontenay arrêta son choix sur Niels Schneider (Les amours imaginaires), pour qui il eut un coup de foudre professionnel instantané. En immersion totale, l’acteur exsude un mélange de fougue, de vivacité, d’humanité aussi, cette dernière qualité volontiers dissimulée derrière une façade frondeuse et un brin macho — la consommation à la chaîne de gros cigares cubains constitue l’un des éléments les plus distinctifs de cette construction tenant du mécanisme d’autoprotection.

« Avec Niels, on a voulu retrouver l’essence de Paul à travers ses gestes et son débit particulier. De son vivant, Paul était toujours en état d’hyperveille : assis dans une pièce, il repérait d’instinct ses points de fuite, ses issues possibles ; il réagissait au moindre bruit. C’était ancré en lui depuis Beyrouth, et après Sarajevo […] Niels est devenu Paul, il n’y a pas d’autre façon de le dire. À Bayeux Calvados-Normandie, qui remet le plus important prix pour les correspondants de guerre et où Paul a été honoré en 1994, on a présenté le film en avant-première, et d’anciens camarades étaient sur le cul : ils avaient l’impression de revoir Paul. »

Faire tout avec rien

Une production ambitieuse, que Sympathie pour le Diable, car nécessitant, outre la reconstitution historique de Sarajevo assiégée en 1992, toute cette logistique inhérente aux films de guerre. Afin de parer à la nervosité, Guillaume de Fontenay se prépara d’arrache-pied. « J’avais une vision très nette de ma mise en scène dès 2009, et je m’y suis tenu. À force de recherches, j’étais tellement gavé d’images de guerre… »

Ces caméras à l’épaule qui esquivent constamment des balles réelles ou imaginaires, mais qui pourraient pleuvoir n’importe quand ; ce rythme perpétuellement trépidant, sur le qui-vive même lors des rares périodes d’accalmies… « Au final, avec l’équipe, on a tourné avec très peu de moyens pour un film de cette ampleur-là — 2 millions d’euros environ. J’ai tout dessiné, tout planifié : avec rien, il fallait faire tout. »

C’est à Sarajevo même que fut reproduit le conflit, en partenariat étroit avec des collaborateurs majoritairement bosniaques. « C’était la première fois qu’on procédait à ce genre de reconstitution sur place, en présence de survivants. Ça rend humble. On était par ailleurs très soucieux de ne pas se montrer indélicats, de ne pas choquer. »

D’une authenticité âpre, le film plonge le cinéphile dans la terreur au quotidien, avec pour guide un protagoniste qui refuse à quelque moment que ce soit de détourner le regard, quitte à en payer plus tard le prix.

« Paul avait un côté chevalier romantique, don Quichotte. Certains ont pu y voir une posture, mais je pense que sa mort témoigne de l’étendue de son désespoir. En décembre 2008, il m’avait confié avant d’entrer en consultation externe de psychiatrie : “Je suis vieux de milliers de morts. J’ai marché des terres contaminées, je ne suis plus apte à vivre” […] Hélas, Paul a été soigné non pas au militaire, mais au civil, où on est mal outillé pour les chocs post-traumatiques de cette nature. » Sympathie pour le Diable lui est dédié.

Le film prend l’affiche le 29 novembre.

  

Si vous avez besoin d’aide, n’hésitez pas à appeler l’Association québécoise de prévention du suicide au 1 866 277-3553.

 

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