«Marriage Story»: requiem pour un couple

<em>Marriage Story</em> repose sur les épaules de Scarlett Johansson et d’Adam Driver. Il y avait longtemps que la première n’avait pas eu un rôle d’une telle densité à se mettre sous la dent. Quelle composition éblouissante ! Adam Driver révèle quant à lui une profondeur qu’on soupçonnait sans l’avoir encore vue.
Photo: Netflix Marriage Story repose sur les épaules de Scarlett Johansson et d’Adam Driver. Il y avait longtemps que la première n’avait pas eu un rôle d’une telle densité à se mettre sous la dent. Quelle composition éblouissante ! Adam Driver révèle quant à lui une profondeur qu’on soupçonnait sans l’avoir encore vue.

Il n’y a pas une seule fausse note dans Marriage Story, magnifique, et semi-autobiographique, chronique d’un divorce. Dans ses propres déboires conjugaux avec l’actrice Jennifer Jason Leigh, Noah Baumbach a en effet puisé la substance de son film le plus beau. Or, en dépit d’un côté « récit à clés » assez jouissif pour le cinéphile, Marriage Story transcende l’anecdote et propose un double portrait d’une humanité, d’un humour et d’une acuité infinis. En époux désireux de se séparer à l’amiable mais en venant pourtant à s’entre-déchirer, Scarlett Johansson et Adam Driver livrent les performances de leur carrière.

Après l’exceptionnel Le calmar et la baleine (The Squid and the Whale), film de 2005 basé sur les affres matrimoniales des parents de l’auteur, Marriage Story (V.O.) marque un second sommet pour Noah Baumbach, lui qui a pourtant fait très fort avec Frances Ha (coscénarisé avec l’actrice Greta Gerwig avec qui il est en couple) et The Meyerowitz Stories. C’est dire. Ah, et c’est sans oublier le sous-estimé Margot at the Wedding (avec entre autres Jennifer Jason Leigh), œuvre partageant maints thèmes et préoccupations avec Marriage Story, mais dont l’aigreur se meut ici en chaleur.

L’ouverture du film, simple en apparence mais follement ingénieuse au fond puisque synthétisant l’histoire à venir tout en surprenant le spectateur, est à ranger parmi les plus inspirées de l’histoire du cinéma. Rien que ça.

 

Aller voir Marriage Story ou pas ? 

 

 

On y entend à tour de rôle, sur montage-image évocateur, les futurs ex « Nicole » (Johansson) et « Charlie » (Driver) énumérer ce qu’ils aiment l’un chez l’autre. Cela pour aboutir, au présent, dans un décor et un contexte qu’on taira mais rendant compte, d’une part, de ce que Nicole n’en est plus à cette vision-là, et que, d’autre part, Charlie oscille entre déni et mauvaise foi.

Actrice ayant débuté à Hollywood toute jeune, Nicole vint autrefois s’installer à New York auprès de Charlie. De leur union naquit Henry, 8 ans (Azhy Robertson). Alors un obscur metteur en scène de théâtre, Charlie bénéficia de l’aura glamour de Nicole. Depuis, il s’est imposé Off-Broadway. Au-delà de la dynamique « il monte, elle stagne », Nicole en a à juste titre contre cette espèce d’invisibilité où elle a été reléguée au sein de son couple. En d’autres mots, son registre est bien trop vaste pour se satisfaire d’un rôle « d’épouse de ». Car, tout charmant et aimant soit-il, Charlie ne s’en révèle pas moins, au gré d’échanges finement observés, foncièrement égocentrique et contrôlant.

À cet égard, non seulement Baumbach ne ménage pas son alter ego, mais il s’avère particulièrement empathique dans son exploration des insatisfactions professionnelles et surtout personnelles, puisque de celles-ci découlent en l’occurrence beaucoup celles-là, de Nicole.

Brio à profusion

En dépit de la gravité du sujet et de l’intensité émotionnelle énorme qui se dégage de certains passages, il convient de réitérer que Marriage Story est souvent très, très drôle. Les avocats de madame et monsieur génèrent une portion appréciable des rires. Laura Dern livre à ce propos une performance franchement remarquable, son personnage « d’avocate des stars » présentant d’office, à dessein, une image caricaturale que Dern, aidée par l’écriture redoutable et le sens du détail visuel de Baumbach, déconstruit une réplique à la fois lors de la séquence d’introduction de son personnage. Du grand art.

En vieux routier du droit familial sympathique mais inepte, Alan Alda est impayable. Idem pour Ray Liotta, en confrère carnassier.

Marriage Story demeure cela étant le film de Scarlett Johansson et d’Adam Driver. Il y avait longtemps que la première n’avait pas eu un rôle d’une telle densité à se mettre sous la dent. Quelle composition éblouissante ! Si sensible, si juste. Trop souvent confiné aux mêmes variations de jeu dans ses interprétations antérieures, Adam Driver révèle quant à lui une profondeur qu’on soupçonnait sans l’avoir encore vue. La révélation soudaine de son absolu désarroi lors d’une scène tardive d’escalade verbale arrache le cœur.

Et que dire de cette finale qui, en un brillant écho à la séquence d’ouverture, vient clore le tout sur une note aussi douce que poignante ? Pas une seule fausse note dans Marriage Story, non, mais du brio à profusion. L’un des meilleurs films de l’année, et un grand film point, à n’en pas douter.

 

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Marriage Story (V.O., s.-t.f.)

★★★★★

Chronique de Noah Baumbach. Avec Scarlett Johansson, Adam Driver, Azhy Robertson, Laura Dern, Julie Hagerty, Alan Alda, Ray Liotta. États-Unis, 2019, 136 minutes.