«Alice et le maire»: fausse modestie

Alice (brillante Anaïs Demoustier) et Paul (Fabrice Luchini, parfait dans ce contre-emploi de personnage « éteint »)
MK2 Mile End Alice (brillante Anaïs Demoustier) et Paul (Fabrice Luchini, parfait dans ce contre-emploi de personnage « éteint »)

Alice Heimann vient de renoncer à une charge de cours à l’Université d’Oxford au profit d’un poste à la mairie de Lyon, sa ville natale. Mais voilà que la jeune femme apprend que ledit poste a été aboli… avant même son embauche. Embarrassée, l’équipe du maire, Paul Théraneau, a donc créé une nouvelle fonction pour cette ancienne étudiante en lettres : générer des idées susceptibles d’inspirer le politicien, qui confie qu’après 30 années dans l’arène, il « n’arrive plus à penser ». Et la magie d’Alice d’opérer, à la grande surprise de cette dernière, en l’occurrence. Sous couvert d’une subtile étude de milieu, Nicolas Pariser offre, avec Alice et le maire, une critique féroce de la classe politique.

Dévoilé à la Quinzaine de Cannes, le film conte le cheminement d’Alice (brillante Anaïs Demoustier), entre lucidité et étonnement, dans un monde dont elle ignorait tout jusque-là, de son propre aveu. Parti pris ingénieux que d’arrimer le point de vue du récit au sien, le cinéphile découvrant en même temps que la protagoniste les menues absurdités de l’exercice du pouvoir.

Quoique, en vérité, on ait tôt fait de constater qu’Alice est d’une sagacité peu commune : cela est évident dès ses échanges initiaux avec le maire (Fabrice Luchini, parfait dans ce contre-emploi de personnage « éteint »). Avec un regard clair et une sincérité qui, manifestement, plaît à Paul, elle jauge le manège ambiant : les formules creuses de la directrice de cabinet, l’animosité du petit mâle alpha des communications, le paternalisme de ce développeur estimant qu’on lui doit toutes les faveurs, les pressions des uns et des autres qui souhaitent obtenir une audience, la jalousie ambiante lorsqu’il appert qu’Alice a la confiance du maire, bureau convoité à l’appui…

Ce dernier détail s’inscrit dans le volet discrètement satirique du film, qui regorge de perles de dialogue, telle celle-ci, lorsqu’une connaissance d’Alice lui décrit le conseil municipal : « À ma gauche, c’est la droite, à ma droite, c’est la gauche ». Simple (et jouissif) en apparence, mais plus chargé de sens que ce que suggère le traitement faussement désinvolte.

Même phénomène pour la mise en scène, qui, sous ses dehors minimalistes (le thème de la modestie est un enjeu récurrent dans le film), se déploie avec un dosage étudié de mesure et de grâce. Parfois, tout spécialement lorsqu’Alice et Paul discutent en privé, on se surprend à penser à certaines œuvres tardives de Claude Sautet, surtout Nelly et Monsieur Arnaud. Pas uniquement parce qu’il s’agit de deux films construits autour des conversations soutenues entre une jeune femme et un homme plus âgé. En effet, aussi distinct que soit le contexte, il y a une parenté dans la direction d’acteurs, dans le ton des dialogues, dans cette héroïne qui observe beaucoup et se livre peu.

Cela dit, Nicolas Pariser, dont c’est le deuxième film, n’a pas atteint, pour l’heure, le brio non ostentatoire du défunt maître. Ainsi Alice et le maire n’est-il pas à l’abri de lourdeurs ponctuelles et d’une tendance occasionnelle à appuyer le message.

On apprécie en revanche ce refus du cynisme, voire de la facilité, Pariser préférant identifier de fascinants paradoxes. Par exemple, quand un politicien dit vouloir être davantage à l’écoute, mais ne parvient qu’à être encore plus déphasé, ou quand un candidat arrivant pour une fois avec une réelle vision est saboté par la « machine »… On l’aura compris, Alice et le maire a beau se dérouler dans le monde de la politique municipale française, le portrait qu’y brosse Nicolas Pariser est universel.

 

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Alice et le maire

★★★ 1/2

Étude de moeurs de Nicolas Pariser. Avec Anaïs Demoustier, Fabrice Luchini, Léonie Simaga, Antoine Reinartz. France, 2019, 103 minutes.