Les RIDM sur la sinueuse route Jongué

Le photographe Serge Emmanuel Jongué mariait des images polaroïd et des inscriptions à la main.
Photo: RIDM Le photographe Serge Emmanuel Jongué mariait des images polaroïd et des inscriptions à la main.

« Je suis constamment à la recherche de ce qui est impur, avance le cinéaste Carlos Ferrand. Le contraire du classique, du dépouillé. J’aime les trucs trop… Trop, j’aime le trop. J’aime le baroque, l’excès, l’opacité, une bonne dose d’incohérence. Le coq-à-l’âne me fascine. »

Ni classique, ni dépouillé, audacieusement coq-à-l’âne, son plus récent long métrage est à l’image de son sujet : la vie et l’oeuvre de Serge Emmanuel Jongué (1951-2006), un photographe aux multiples souches qui avait élu le Québec comme terre d’accueil. Et aux multiples ressources, incarnées par le mariage d’images polaroïd et d’inscriptions à la main.

Présenté pour une seconde fois jeudi aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), Jongué, carnet nomade s’avère être plus qu’une simple biographie, qu’un simple portrait. Carlos Ferrand (13, un ludodrame sur Walter Benjamin) ne pouvait pas se tenir qu’à ça – la simplicité –, tant le parcours du photographe (et écrivain, et docteur ès bédé) appelait un éventail de voies.

Le réalisateur montréalais a trouvé Jongué sur son chemin il y a huit ans, lors de la rétrospective posthume Boarding Pass (maison de la culture Côte-des-Neiges). Ferrand rêvait depuis de se pencher sur son cas, tant il a été bouleversé « d’un bout à l’autre » : les thèmes traités, dont l’immigration, le caractère bilingue de cette vie, un pied dans les Amériques, l’autre en Europe, la facture hybride du travail…

Comme lors de son précédent film, sur le philosophe Benjamin, le réalisateur montréalais propose un document mélangeant esthétiques et genres, animation et prise de vue réelle, narration poétique et collage d’images. Il s’appuie sur des bijoux, tel que ces vieux extraits de l’émission télé Capitaine Kébec, où le jeune Jongué interviewe Hugo Pratt, l’auteur de Corto Maltese. Par la voix, par la main… Jongué s’est exprimé de mille façons.

« Ses planches contacts sont magnifiques, pleines de gribouillis, de notes, de flèches, dit Ferrand. C’est ce qui nous a permis [à lui et au monteur Guillaume Millet] de coudre le film à la main. »

D’un métissé à l’autre

Au titre de réalisateur, Carlos Ferrand préfère celui de « suiveur ». Ses sujets lui dictent la manière. Le documentariste qui part de ses concepts, estime-t-il, « met la charrue avant les boeufs ». Ferrand prétend aussi s’inspirer du travail sonore, un élément trop sous-estimé : « Les vingt couches de son, c’est le liquide amniotique d’un film. Si tu coupes le son et regardes des images, tu vois des trucs. Si tu [fais l’inverse], tu vis une expérience totale ».

L’expérimenté suiveur, actif depuis les années 1980 et même avant lorsqu’il travaillait dans son Pérou natal, s’est reconnu dans Serge Emmanuel Jongué. Éclectique comme lui, métissé, migrant – « arrivant », insiste-t-il en citant le penseur caribéen Édouard Glissant – Ferrand se nourrit de melting-pot.

« Jongué est un personnage riche, avec des valeurs esthétiques et sociales importantes. Mon espoir, c’est qu’il soit perçu comme une rencontre », confie le cinéaste, qui admire la force de cet enfant de mère blanche et de père noir. « Il disait “Je veux afficher mes propres couleurs, foutez-moi la paix. Ne me dites pas qui je suis, c’est moi qui le dirai”. Je trouve ça beau. »

Quand Carlos Ferrand exprime le fait qu’il aime le baroque et l’excès, c’est en pensant au mélange exalté de Jongué. Et que lui-même exprime sous son accent venu de loin et son ton de voix pourtant calme.

« Ma grande frustration, c’est de ne pas pouvoir sacrer comme un bon Québécois. Quand je dis tabarnak, le monde rit, trouve ça cute. C’est horrible », commente celui qui apprécie le cinéma coloré d’André Forcier et l’esprit libre et « baveux » de Robert Morin.

Quelque dix ans après son Americano (2007), documentaire prônant le nomadisme culturel, Ferrand persiste et signe avec Jongué, carnet nomade. Il lui a fallu par contre se battre pour obtenir du soutien, venu finalement avec le programme Nouveau chapitre du Conseil des arts du Canada – une bourse de 120 000 $.

Le film s’inscrit dans une tardive, mais salutaire reconnaissance de l’oeuvre de Serge Emmanuel Jongué. Ça a commencé avec l’expo de 2011, initiative de la fondation de l’artiste et de sa veuve. Ça s’est concrétisé en 2018, avec l’acquisition par les institutions de deux corpus significatifs. Le Musée des beaux-arts de Montréal possède désormais 93 photos de Jongué et le Musée national des beaux-arts du Québec, l’intégralité de la série Boarding Pass (1999-2000).

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Jongué, carnet nomade

De Carlos Ferrand, aux RIDM, le 21 novembre, à 17 h 45.