«Wilcox»: l’errance au bout de la caméra

Denis Côté admet que le personnage de Wilcox lui ressemble un peu
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Denis Côté admet que le personnage de Wilcox lui ressemble un peu

Denis Côté n’aime pas se trouver où on l’attend. Peut-être même qu’il n’aime pas être attendu, tout simplement. C’est le cas du héros de son dernier film, Wilcox. Un héros qui prend le large, mais dont on ne connaît ni le passé ni l’avenir. Un film qui n’est ni un documentaire, ni une fiction, ni du cinéma direct, mais un peu de ces trois formes.

C’est un film sans paroles. Un film sur l’errance. Il faut dire que les films « avec un début, un milieu et une fin, pour faire pleurer », n’intéressent plus Denis Côté depuis longtemps.

« Le moteur du film, ça n’est pas de raconter une histoire. Je ne suis pas une personne qui cherche à raconter une histoire », dit-il en entrevue à Montréal, alors qu’il se pose tout juste d’une tournée de festivals en Europe.

Ce qui obsède Denis Côté, c’est le langage cinématographique, « comment on fait pour sortir des codes narratifs habituels ». La forme. « On peut m’appeler un formaliste, ça ne me dérange pas. Ça sera toujours mon combat : m’attaquer au constitutif du cinéma, image, son, montage, proposition narrative. »

On pourrait dire que Wilcox est l’histoire d’un jeune homme errant, qui dort dans des maisons abandonnées ou dans des autobus scolaires désaffectés, en Montérégie, au Québec. À l’automne. Qui vit de légumes glanés sur les terrains des autres ou de menus vols dans les épiceries.

Mais de Wilcox lui-même, on ne saura rien de plus, pas même son prénom. Même ses conversations lors de rencontres de passage se déroulent sans son, et demeurent donc inaudibles pour le public.

Photo: RIDM Une scène de «Wilcox», le dernier film du réalisateur Denis Côté

En entrevue, Denis Côté explique qu’il a voulu précisément montrer, de cette façon, à quel point le personnage est coupé du monde.

D’accord, un tel film ne rencontre pas forcément un large public, reconnaît Côté. Mais, tout le long de la réalisation, le cinéaste garde en tête le public qui s’intéresse à ce genre de film. Il a coupé des longueurs, soigné le rythme, mais banni les paroles.

« Il n’y a pas de public. On le sait, qu’il n’y a pas de public. Je vais juste aller chercher les gens que ça intéresse », dit-il. De quoi prévoir une dizaine de projections en salle, pas plus. « J’ai de la misère avec les règles de l’industrie », reconnaît-il.

Chaque scène du film a été savamment pensée, mais le tournage a aussi laissé place à deux scènes de hasard. Celle où Wilcox rencontre une bande de jeunes qui font du motocross, et une autre où il s’adresse à un groupe de chasseurs. Les autres personnages que croise Wilcox sur sa route, Côté les a en fait rencontrés lors du tournage de son film précédent, Répertoire des villes disparues.

Ces personnages sont en quelque sorte des « retailles » du Répertoire, dit-il, et s’inscrivent parfaitement dans cette production à tout petit budget qu’est Wilcox. Ce film, Denis Côté l’a tourné en une semaine, avec 11 000 $ pigés à même le salaire gagné avec Répertoire des villes disparues.

« Trois amis, une auto, pas de scénario », résume-t-il. Un film bien préparé, mais pas écrit. Les lieux, maisons et autobus abandonnés, ont bien sûr été repérés avant le tournage.

Côté ne déteste pas, d’ailleurs, prouver au monde, et à l’industrie en particulier, qu’il a réussi à réaliser, avec 11 000 $, un film qui a déjà tourné dans huit festivals, entre autres pour la première fois à Locarno, et qui tournera dans une quinzaine d’autres sous peu. Il dit avoir besoin, entre deux films à plus gros budget, à plus gros déploiement, de se recentrer sur sa recherche personnelle.

En entrevue, il admet d’ailleurs que le personnage de Wilcox lui ressemble un peu, lui qui part parfois à l’aventure, pour un tournage, avec à peu près rien dans les poches. Mais il se garde bien de romantiser l’expérience de l’errance, voire de l’itinérance.

On peut m’appeler un formaliste, ça ne me dérange pas. Ça sera toujours mon combat : m’attaquer au constitutif du cinéma, image, son, montage, proposition narrative. 

 

« La plupart des personnes qui s’y adonnent ont des problèmes de santé mentale », dit-il. Le film s’ouvre et se clôt d’ailleurs sur l’évocation de l’expérience de différents ermites. La plupart sont morts, plusieurs ont fait de la prison.

S’y retrouve notamment Christopher McCandless, qui a inspiré le film Into the Wild, de Sean Penn. Réfugié en Alaska, Christopher McCandless y a d’ailleurs vécu dans un autobus scolaire abandonné, semblable à celui qu’on retrouve dans Wilcox.

Après ces expériences d’exploration cinématographique pures, Denis Côté ressort gonflé à bloc, dit-il, prêt à se lancer dans une nouvelle production.

Il a d’ailleurs dans ses cartons un scénario bien entamé à propos d’un groupe de femmes compulsives sexuellement, qui se retrouvent dans un espace fermé pour des fins d’études universitaires… « Ça va s’appeler Un été comme ça », dit-il, ajoutant que très peu de films québécois des 25 dernières années se sont intéressés à la sexualité comme sujet.

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