Vincent Biron, la belle «feinte»

«Le titre,
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Le titre, "Les Barbares de La Malbaie", est une fausse piste puisque le film ne porte pas du tout sur l’équipe. C’est le fait qu’on allait ailleurs qui me plaisait tant», explique le réalisateur Vincent Biron.

Jean-Philippe Tanguay, 16 ans, est passionné de hockey depuis toujours. Chétif de sa personne, il n’aspire pas à une carrière de joueur étoile. Son rêve à lui, c’est de devenir agent sportif. Et il a déjà un client : son cousin Yves, ancien espoir des ligues majeures. Depuis sa brève apparition dans la LNH, Yves, un alcoolique semi-fonctionnel qui fait la pluie et le beau temps au sein de l’équipe amateur Les Barbares de La Malbaie, vit dans le souvenir largement romancé de sa légende. Admirateur indéfectible de ce dernier, J.P. entretient le mythe. En route pour le tournoi canadien de Thunder Bay, l’adolescent espère se faire des contacts, mais surtout, il entrevoit un grand retour au jeu pour Yves. En dépit de sa prémisse, la comédie dramatique de Vincent Biron n’est pas le film de hockey que l’on croit.

En effet, Les Barbares de La Malbaie n’offre pas un énième récit d’underdog, où un joueur mal pris mais avec le cœur à la bonne place surmonte l’insurmontable et parvient in extremis à briller sur la patinoire, voire où une équipe que tout le monde donne perdante gagne à la fin contre toute attente. Non, on n’est pas en présence d’une variation de l’un ou l’autre des films de la populaire saga Les Boys, du cultissime Slap Shot ou encore de Goon.

« La proposition dans le scénario écrit à l’origine par Eric K. Boulianne et Marc-Antoine Rioux [et Alexandre Auger par la suite] était assez semblable à ce qui se retrouve dans le film, confirme Vincent Biron. Même le titre, Les Barbares de La Malbaie, est une fausse piste puisque le film ne porte pas du tout sur l’équipe. C’est le fait qu’on allait ailleurs qui me plaisait tant. Les scénaristes sont des mordus de hockey qui voulaient aller plus loin que les clichés habituels. »

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le réalisateur dit avoir pensé à Philippe- Audrey Larrue- St-Jacques pour incarner le hockeyeur déchu parce qu’il était convaincu que, de par ce qu’il dégage dans la vie, il saurait apporter une vulnérabilité au personnage.

Une large part du succès des Barbares de La Malbaie réside dans le parti pris somme toute audacieux, quand on s’y arrête, de déconstruction de la figure traditionnelle du perdant sympathique chère au genre.

Zones de gris

Pour dire les choses clairement, le personnage d’Yves Tanguay, qui dans un film régi par la recette éprouvée admettrait ses erreurs pour ensuite triompher à la onzième heure, est certes un perdant, mais il n’est pas « sympathique ». Pas plus qu’il a « le cœur à la bonne place ».

« Ce gars-là aurait besoin d’une sérieuse thérapie, mais il n’a ni l’envie ni les outils pour s’en sortir. Par contre, un autre aspect qui m’attirait dans le scénario, c’est la mélancolie, les regrets qu’éprouve Yves : ça amène une part d’humanité au personnage à laquelle on peut tous s’identifier dans une mesure ou une autre, je pense. C’est une nuance importante. Mais il reste qu’Yves est un personnage vraiment sombre et autodestructeur. »

C’est la raison pour laquelle Vincent Biron explique avoir pensé à Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques pour incarner le hockeyeur déchu : parce qu’il était convaincu que, de par ce qu’il dégage dans la vie, la vedette de Like-moi saurait apporter une vulnérabilité au personnage. « J’aime les zones de gris : tu peux être un trou de cul tout en étant un être humain. »

Hormis la notion de mélancolie, l’autre pôle d’attraction pour le cinéaste tenait aux aspirations de J.P. « Vouloir devenir agent sportif, c’est pas évident, et moi qui ait choisi de faire carrière en cinéma, où il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus, je peux certainement m’identifier à ça. Là où Phil amenait de la vulnérabilité à un personnage qui n’en avait peut-être pas tant que ça sur papier, Justin [Leyrolles-Bouchard] amenait de la maturité à un personnage très naïf. Justin a un sérieux dans le regard… Il réfléchit beaucoup et son instrument est très aiguisé. Je n’ai pas eu à dire grand-chose : tout ce qui aurait pu être caricatural chez Yves, Phil l’a adouci, tandis que Justin, lui, a transcendé par sa gravité l’innocence de J.P. Ils se sont rejoints dans une espèce d’équilibre. »

L’histoire de J.P.

On finit par le réaliser, Les Barbares de La Malbaie ne s’attarde pas tant au parcours d’Yves qu’à celui de J.P. Le déni initial et le désenchantement subséquent de ce dernier servent d’assises aux premier et deuxième actes de ce qui, au fond, est un récit d’apprentissage campé dans un milieu que les scénaristes aiment manifestement d’amour, mais pas au point de sombrer — comme leur jeune héros au début — dans l’idolâtrie.

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir De son côté, l’acteur Justin Leyrolles- Bouchard a amené de la maturité à un personnage très naïf, celui du jeune cousin qui aspire à devenir agent sportif.

Ainsi les codes et lieux communs, à l’instar de la figure du loser (le terme revient souvent) qui se relève, sont-ils détournés. Un exemple parmi d’autres : lors de l’incontournable séquence dans un bar de danseuses, la seule « danseuse » qu’on verra a terminé son quart de travail et enfilé son manteau d’hiver.

« C’est une scène qui relève du cliché de film de hockey, et sachant ça, les scénaristes et moi on se demande : comment être subversifs ? Arriver à l’intérieur du bar une fois que cette jeune femme a fini d’attacher son gros manteau, ce n’est pas convenu, et c’est d’autant plus drôle, il me semble. »

Pas de nudité gratuite, pas d’objectivation ordinaire. Idem pour le personnage de Maureen, cette autre jeune femme qui, en rade, se joint avec circonspection au road trip de J.P. et Yves. En suivant la formule éculée, elle aurait été l’enjeu amoureux, le « love-interest ». Pas ici. Au contraire, Maureen, le petit look hommage à Lady Bird, est celle qui la première voit clair dans le numéro d’Yves. Puisqu’elle parle anglais et que J.P. n’est guère bilingue, leurs échanges passent essentiellement par le regard, et ceux que Maureen adresse au jeunot sont lourds de sens.

« Maureen est le témoin qui voit tout, à qui rien n’échappe. C’est grâce à elle que J.P. commence tranquillement à remettre en question l’image qu’il s’est faite de son cousin. » Une image correspondant davantage au besoin de cet orphelin de père d’avoir un modèle qu’à la réalité. Car Yves, et on en prend la pleine mesure à peu près au même rythme que J.P., est un triste sire. D’ailleurs, sa prédilection pour Marie-Stone, d’Éric Lapointe, est révélatrice, et l’utilisation qui est faite de la chanson dans le film participe de cet esprit subversif évoqué : « Quand les manchettes sont sorties [le 25 octobre le chanteur a été accusé de voies de fait sur sa conjointe], le mix final était terminé et j’ai un peu paniqué : j’ai eu peur du tribunal des réseaux sociaux. Mais après réflexion, ça va, parce que Marie-Stone, ç’a beau être une chanson aimée dans l’imaginaire collectif, quand tu t’attardes aux paroles, c’est une toune assez visqueuse. C’est à la base pour ça que les auteurs l’ont inscrite au scénario. Parce que, t’sais, il faut être assez gigon pour penser séduire une femme en lui chantant ça. Ça ne fait que confirmer à quel point Yves est le symbole d’une masculinité toxique. »

Masculinité toxique de laquelle, justement, J.P. apprendra à se détourner, non sans heurts, et avec l’aide d’interventions des différentes personnes qu’il croisera en chemin, d’un ancien coéquipier devenu joueur étoile à son employeur dans une boutique de sport en passant par Maureen, sans oublier, lors d’une émouvante conversation téléphonique à demi-mot, sa propre mère.

Du faux laid

Le niveau d’intensité privilégié est un autre front sur lequel Les Barbares de La Malbaie étonne favorablement. En cela que cette comédie dramatique à dosage « cinquante-cinquante » n’adopte jamais, en prenant encore là le contre-pied des attentes, le ton criard qu’on associe volontiers aux farces sur glace.

« C’est tentant de faire un film de hockey où ça gueule, mais moi, mon instinct, c’était de demander aux interprètes de parler moins fort, de juste vivre le moment. En toute transparence, c’était mon premier gros projet, et c’était facile d’angoisser. Pour me rassurer, je me demandais : “Est-ce que ça résonne, émotionnellement?” J’ai choisi de faire confiance au scénario et aux mots pour véhiculer l’humour. C’est pour ça que lorsqu’il y avait des blagues plus colorées et qu’un acteur était porté à y aller à fond de train, je lui suggérais plutôt de faire confiance au texte en se contentant de jouer la situation […] Les gags sont là de toute façon. La vraie porte d’entrée des spectateurs, c’est l’émotion. »

Le processus d’immersion est en outre facilité par l’esthétique réaliste du film. Des dehors d’un ordinaire en l’occurrence étudié.

« C’est du faux laid : c’est en apparence rêche, mais il y a un réel souci esthétique derrière. Un de mes photographes favoris est Martin Parr, qui m’a fait comprendre qu’un simple choix de focale peut rendre une composition banale subtilement cocasse. Moi, voir Justin planté comme une grande échalote au milieu d’un décor immense et moche qui l’oppresse, visuellement, je trouve ça très drôle. Marie Davignon [la directrice photo] a accompli un travail d’autant plus fabuleux que c’est pas avec ce genre de propositions qu’on gagne des prix : c’est pas de la “belle” direction photo. »

Mais c’en est une qui a un sens et qui ajoute un niveau de lecture au film. Un film qui, décidément, déjoue les attentes jusque dans sa facture. Une « feinte » aussi réussie que bienvenue.

Les Barbares de La Malbaie prend l’affiche le 22 novembre.

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