«Ford contre Ferrari»: rapides et généreux

Matt Damon et Christian Bale dans «Ford contre Ferrari»
Photo: 20th Century Fox Matt Damon et Christian Bale dans «Ford contre Ferrari»

La marque des bons films se reconnaît parfois au traitement exemplaire de certains sujets dont la seule évocation ennuie. Dans notre palmarès personnel non exhaustif figurent la boxe et le baseball, mais qui oserait remettre en question la valeur de Raging Bull ou de Moneyball ? Autre thème devant lequel certains dans notre genre arrivent mal à dissimuler un bâillement : les bagnoles…

Autant vous prévenir tout de suite qu’elles pullulent dans Ford v Ferrari, et celui qui a ici les deux mains sur le volant affiche l’ambition farouche, éclatante, de vous offrir une escapade trépidante où jamais les personnages ne sont laissés sur la voie d’évitement. James Mangold possède une honorable feuille de route (Walk the Line, 3:10 to Yuma, Logan), et se fait une fois de plus habile à dépeindre des figures masculines fragilisées, mais jamais devant le danger, ou à l’heure d’accomplir ce qui semblait à tous impossible.

La tâche s’annonce titanesque pour deux écorchés vifs de la course automobile au milieu des années 1960. Après avoir connu la gloire, des ennuis de santé forcent Carroll Shelby (Matt Damon) à vendre des voitures de luxe, tandis que Ken Miles (Christian Bale), devenu mécanicien, est criblé de dettes.

Ces deux-là furent de grands amis, même s’il apparaît difficilement concevable de l’être avec Miles, insolent et impulsif. Loin d’eux se déroule un combat plus sanguinaire, cette fois entre la compagnie Ford, prospère, mais déjà associée à une image de « mononcle », et Ferrari, celle qui fabrique du rêve à l’italienne sur quatre roues.

Las d’être constamment humilié aux 24 heures du Mans, Henry Ford II (Tracy Letts, rendez-vous pour un Oscar) décide de concevoir, dans des temps déraisonnables, un bolide qui écrasera son concurrent européen.

C’est là que Shelby et Miles entrent en scène, deux comparses aux méthodes et aux tempéraments opposés, multipliant les essais casse-cou et surtout les bravades devant les bonzes de l’industrie, dont certains ne cachent pas leur mépris pour ces subalternes du volant. Le tandem trouve là un excellent carburant pour peser de tout leur poids sur l’accélérateur afin d’accomplir cette course contre la montre, contre la grande industrie automobile, et pour leur honneur passablement amoché.

Or, ce qui constitue le véritable moteur d’un film aussi trépidant que Ford v Ferrari, ce n’est ni le fait qu’il s’agit là d’une histoire vraie pouvant restaurer la gloire d’une industrie jadis florissante, et encore moins l’apologie de la vitesse comme fin en soi.

Tout semble d’ailleurs opposer ces deux accros au bitume, à commencer par leur accent (Bale a retrouvé le sien, british à souhait), mais aussi leur manière d’aborder leur métier et d’interagir avec leur entourage (Miles, homme de famille, élément finement développé, et Shelby, solitaire frustré d’être privé de l’adrénaline des compétitions).

Ce savoureux contraste constitue la pierre angulaire de ce drame vrombissant d’humanité, une trajectoire amicale en dents de scie ponctuée par des courses prenant chaque fois une amplitude nouvelle, toutes soutenues par un travail sonore relevant de l’orfèvrerie.

Vrai qu’elles sont haletantes et diablement efficaces, mais jamais autant que l’énergie déployée par deux stars prenant un plaisir fou à s’affronter entre deux virages abrupts.

Bale, redevenu le rachitique qu’il fut parfois avec excès au cours de sa carrière, domine le jeu, mais Damon, sensible et suave, réussit à s’imposer, chacun offrant une vision nuancée d’une masculinité sentant fort l’huile à moteur. Ces deux-là sont rapides et dangereux, mais avec en prime quelques larmes dans les yeux, parfois le poing levé bien haut, ou la pédale au plancher. Et toujours le cœur sur la main.


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Ford contre Ferrari (V.F. de Ford v Ferrari)

★★★★

Drame biographique de James Mangold. Avec Matt Damon, Christian Bale, Tracy Letts, Caitriona Balfe. États-Unis, 2019, 152 minutes.