Claude Lelouch et la volonté de revivre un des grands amours du cinéma

Claude Lelouch sur le plateau de tournage du film «Les plus belles années»
Photo: AZ Films Claude Lelouch sur le plateau de tournage du film «Les plus belles années»

La perspective d’un entretien avec Claude Lelouch, voire de la « simple » sortie en salle d’un nouveau Lelouch, ramène à l’esprit une tonne d’images et de titres. L’aventure, c’est l’aventure, Robert et Robert, Les uns et les autres, Tout ça… pour ça ! Et déclenche une célèbre mélodie. Chabada-bada, chabada-bada…

Il est d’autant impossible d’y échapper cette fois, à ladite musique, que le nouveau film du vénérable cinéaste, son 49e, s’offre comme une machine à remonter le temps. Les plus belles années d’une vie, c’est la suite, 53 ans après, de l’acclamé Un homme et une femme (1966).

Avec les mêmes Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée dans les premiers rôles. Avec le même puissant air signé Francis Lai, compositeur indissociable de ce film, décédé il y a un an.

« Un homme tellement important dans ma vie, un ange, dit le réalisateur. Je pense à lui tous les jours. » Âgé de 82 ans, Claude Lelouch assure ne pas être un nostalgique. Au contraire, affirme-t-il, d’une voix ferme, c’est le présent qui le fait réagir. L’idée des Plus belles années d’une vie a pris naissance lors du 50e anniversaire d’Un homme et une femme. Non pas par ce qui se déroulait à l’écran, mais en dehors de celui-ci.

« Pendant la projection, raconte-t-il, Anouk et Jean-Louis riaient, s’amusaient tellement. Ils se parlaient à l’oreille, se prenaient la main. Il fallait montrer cette complicité, montrer que le temps qui passe n’a pas que des inconvénients. »

« Quand on s’approche de la ligne d’arrivée, comme moi, Jean-Louis ou Anouk, on n’a plus le droit de ne pas apprécier le présent », dit-il du même souffle.

Une dernière gorgée de bière

La mort, « cet endroit mystérieux vers lequel on a tous rendez-vous », Claude Lelouch avoue la redouter, comme tout le monde. Mais il s’y prépare. « Je ne veux pas rater le grand spectacle. » D’où l’importance de vivre chaque instant, chaque plaisir.

C’est Jacques Brel qui lui sert de modèle. Il l’avait rencontré quelques jours avant sa mort. Le chanteur belge dégustait sa bière avec un tel soin… « C’est peut-être la dernière que je bois, lui a expliqué Brel. Depuis que je fais les choses pour la dernière fois, je n’ai jamais été si heureux. Quand je fais l’amour, quand je mange… »

Les plus belles années d’une vie est traversé par une similaire intensité. Les yeux exorbitants d’un homme, le regard attendri d’une femme et, entre eux, la flamme qui reprend. « On a tourné en dix jours, pris tous les risques et le miracle a lieu, croit son auteur. Il fallait aller très, très vite. C’est un film sur la spontanéité et je n’ai pas laissé [les acteurs] jouer la comédie. »

Ce 49e titre, Lelouch l’a voulu empreint de moments vrais. Parmi eux, celui qu’il qualifie de « cœur du film » donne à Jean-Louis Trintignant l’occasion de réciter un poème de Boris Vian, Je voudrais pas crever. Une scène forte, livrée par un acteur qui fait son âge et qui semble s’élever avec cet appel à la vie. « Le film est construit sur ce poème, confie le cinéaste. Trintignant le connaît par cœur et c’est parce qu’il le dit d’une façon magique que j’ai voulu l’inscrire dans le film, avec des images du passé. »

Lelouch souhaite donner « le sentiment que le film est vrai et non pas une fiction ». Comme Un homme et une femme, autre miracle né à l’époque où le jeune cinéaste traîne une réputation d’artisan de fiascos.

Trintignant et Aimée

« Un homme et une femme n’est pas qu’une histoire d’amour sur pellicule. Le tournage de ce film, lui aussi, est une histoire de gens qui s’aiment. Et je sais que cela se [voit] sur l’écran », écrit-il, dans l’autobiographie Itinéraire d’un enfant très gâté (2000).

Moult fois primé, notamment de la Palme d’or à Cannes et de deux Oscar, Un homme et une femme demeure le chef-d’œuvre de Claude Lelouch. Lui-même considère Trintignant et Aimée comme « mon papa et ma maman ». « Je suis né avec eux et j’avais envie de leur rendre hommage. »

Trintignant et Aimée, eux, n’étaient pas nécessairement habités de la même envie. Ils ont accepté sur promesse que le film ne sortirait que s’il leur plaisait. Il faut dire qu’en 1986, l’exercice des retrouvailles avait tourné à l’échec avec Un homme et une femme, vingt ans déjà.

Le réalisateur avait eu cette réflexion, révélée dans son autobiographie : « Les suites sont à bannir à tout jamais de mon cinéma »

Si l’homme n’a pas tenu parole, c’est que lui, le réalisateur de Hasards ou coïncidence, vibre aux aléas de la vie. « Je m’adapte au présent. » Quitte à renier hier.

Empreint néanmoins d’un regard vers le passé, comme si les personnages étaient habités par des regrets, Les plus belles années d’une vie cumule les flash-back. Lelouch puise à même son chef-d’œuvre. Et intègre le long plan-séquence de son court métrage C’était un rendez-vous (1976), une traversée en voiture de Paris, teintée de liberté et d’urgence.

« Je suis plus connu dans le monde grâce à ce film qu’Un homme et une femme. Pour de vrai, dit-il. Cette course, c’est la métaphore parfaite du temps qui passe à une vitesse incroyable. »

Claude Lelouch a voulu filmer sa mémoire, la faire connaître au public. Pour repartir bientôt sur d’autres récits, car le temps presse. Son 50e film, La vertu des impondérables, est déjà prêt, attendu sur les écrans français en janvier.

Les plus belles années d’une vie prend l’affiche le 22 novembre.

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