«The Irishman»: le crépuscule des mafieux

Russell Bufalino (Joe Pesci) et Frank Sheeran (Robert De Niro) parlent affaires.
Photo: Niko Tavernise Netflix Russell Bufalino (Joe Pesci) et Frank Sheeran (Robert De Niro) parlent affaires.

Martin Scorsese compte parmi ces cinéastes dont la feuille de route justifie qu’on le qualifie de géant du septième art sans avoir à préciser sa pensée davantage. Au sein d’une filmographie témoignant d’une fascination pour les gangsters et les désaxés en tout genre, il est un créneau où son brio narratif et son instinct formel très sûr éblouissent particulièrement : la chronique mafieuse.

Ce qu’est The Irishman, un projet ambitieux mûri pendant quinze ans et qui revêt des allures de « magnum opus ». On y suit le parcours de Frank Sheeran, une figure criminelle réelle, de son entrée dans le clan Bufalino à son incarcération tardive en passant, surtout, par sa proximité avec le puissant syndicaliste Jimmy Hoffa.

De par sa nature, The Irishman s’inscrit dans la continuité de deux des meilleurs films de Scorsese : Les affranchis (Goodfellas), chef-d’œuvre établi, et Casino, chef-d’œuvre aussi dès lors qu’on se donne la peine de le revoir. Sorti en 1995, Casino marquait pour le compte la dernière collaboration entre le réalisateur et sa muse Robert De Niro.

Dans The Irishman, on assiste donc aux retrouvailles crépusculaires des collaborateurs d’antan qui, ô joie, sont parvenus à convaincre le partenaire fréquent de De Niro chez Scorsese, Joe Pesci, de sortir de sa retraite. À cela s’ajoute la perspective de voir De Niro donner la réplique à l’autre monstre sacré de sa génération, Al Pacino, et ce, après un face à face trop bref dans Tension (Heat) de Michael Mann (sans compter Le Parrain II, dans lequel ils ne partageaient aucune scène).

Long préambule pour établir que, pour des motifs purement cinéphiles, The Irishman émeut avant même d’avoir commencé.

Donner le ton

Et quel commencement ! Car s’il est un aspect de la réalisation où Scorsese épate, c’est dans la conception de ses séquences d’ouverture. À cet égard, celle de The Irishman constitue une sorte d’antithèse de celles des Affranchis, dans lequel De Niro parachève une exécution sanglante dans un coffre de voiture, et de Casino, dans lequel De Niro prend place dans une voiture qui explose presque aussitôt.

Ni bagnole ni cadavre dans The Irishman où, au son mélancolique de la chanson In the Still of the Night, on pénètre dans un foyer pour personnes âgées. La mort n’est pas là, mais elle est proche.

À mesure que progresse le plan-séquence en steadycam, une des techniques fétiches de Scorsese avec la voix hors champ, on arrive à proximité d’un vieil homme, Frank « The Irishman » Sheeran, qui se remémore son passé de tueur professionnel.

Cette entrée en matière donne le ton à un film qui, s’il est certes ponctué de ces éruptions de violences d’un réalisme cru caractéristiques du cinéma de Scorsese, fait montre d’une économie assez inhabituelle pour le cinéaste. La maestria est au rendez-vous, là n’est pas la question, mais un peu comme dans le plus récent Almodóvar, Douleur et gloire, on ne se trouve pas tant en présence d’une œuvre de la maturité que de la plénitude.

Dans Les affranchis et Casino, Scorsese était au sommet de son art : ça se voyait et se voit toujours. Dans The Irishman, il l’est tout autant, à la différence qu’il ne semble absolument pas préoccupé de le démontrer. À raison : il y a longtemps qu’il n’a plus rien à prouver. Il en résulte un film qui tient à la fois du portrait intime et de la fresque, le scénario de Steven Zaillian (La liste de Schindler) se déployant sur cinq décennies.

On est ainsi témoins des principaux pans et étapes charnières de la vie criminelle de Frank Sheeran (De Niro), un vétéran de la Deuxième Guerre mondiale qui, insatisfait de son salaire de chauffeur de camion réfrigéré, se débrouille pour devenir spécialiste dans un autre genre de viande froide.

Remarqué par Russell Bufalino (Pesci), parrain local, mais surtout éminence grise importante auprès de la Cosa Nostra, Sheeran passe vite d’homme de main à homme de confiance.

Plus tard, il entre dans la garde rapprochée de Jimmy Hoffa (Pacino), célèbre chef des Teamsters disparu dans les circonstances mystérieuses que l’on sait en 1975.

Jeu magnifique

Entrecoupé de retours dans un présent campé au début des années 2000, le récit consiste en une suite d’épisodes montrant l’ascension et la chute de Sheeran. Sheeran qui, en choisissant d’entrer dans la famille mafieuse de Bufalino, tourne involontairement le dos à la sienne, avec pour conséquence de s’aliéner sa fille Peggy.

À ce propos, peut-être une parenthèse sur la présence féminine dans le film s’impose-t-elle. Alors que dans Les affranchis et Casino, Scorsese faisait de Karen (Lorraine Bracco) et Ginger (Sharon Stone), respectivement, non pas de simples « épouses de », mais des protagonistes actives impartis de motivations propres, dans The Irishman, le cinéaste prend soin de garder les personnages féminins en périphérie.

Évidemment, cette quasi-absence attire l’attention. C’est le but. Ainsi le cinéaste consacre-t-il plusieurs gros plans (procédé jamais anodin) à Peggy qui, au gré des années, juge son père du regard, son silence n’étant que plus retentissant. Lorsqu’elle s’exprime enfin, adulte, la question toute simple qu’elle assène à son père, et on taira la teneur de celle-ci, a un effet dévastateur.

Bref, Scorsese agit de cette manière dans un dessein précis et non parce qu’il est soudainement devenu misogyne sur ses vieux jours, lui qui du reste a de tout temps su créer, même dans le cadre d’univers très masculins, des partitions étoffées pour des actrices douées.

Hormis Bracco et Stone, on songe à Cathy Moriarty dans Raging Bull, Sandra Bernhard dans La valse des pantins (The King of Comedy), Linda Fiorentino dans Quelle nuit de galère (After Hours), Barbara Hershey dans La dernière tentation du Christ (Last Temptation of Christ), Michelle Pfeiffer et Winona Ryder dans Le temps de l’innocence (The Age of Innocence), sans oublier son atypique et magnifique Alice n’est plus ici (Alice Doesn’t Live Here Anymore), qui valut à Ellen Burstyn l’Oscar de la meilleure actrice…

Petit bémol toutefois : la pourtant talentueuse Anna Paquin n’a pas le magnétisme requis pour rendre aussi mémorables que souhaitées les apparitions fugitives de Peggy.

Autre légère réserve : les techniques numériques de rajeunissement (de-aging) donnent des visages plus jeunes convaincants à De Niro et à Pacino (et à Pesci, quoique son personnage est d’office plus âgé), mais hélas, les corps, eux, ne mentent pas.

En cela que lors des passages où ils sont censés être dans la trentaine et la quarantaine, les acteurs esquissent des mouvements et adoptent des postures qui, parfois, trahissent leur âge véritable. Dans le contexte global du film, ce sont là des broutilles (l’affaire d’une demie étoile, pour énoncer la chose en termes prosaïques).

De Niro, Pesci et Pacino livrent en outre des performances magnifiques. Pesci n’a jamais été si bon, si juste, ce qui n’est pas peu dire. Enclin à la flamboyance, Pacino se paie la traite, mais il ne cède pas à la caricature.

À l’inverse, De Niro privilégie une intériorité qui rend extrêmement poignants les deux courts passages où Sheeran révèle quelque chose comme de la vulnérabilité.

D’ailleurs, il est fascinant de constater qu’après 151 minutes vite écoulées, on en sait au fond que peu sur Sheeran. Scorsese a eu beau le faire se raconter, se confesser, à terme, ses motivations profondes demeurent opaques. Là encore, c’est sans doute voulu, le vrai Sheeran ayant de son vivant toujours refusé d’incriminer ses employeurs, voire de divulguer ses secrets, qu’il avait forcément en quantité.

Moments feutrés

D’une fluidité remarquable, l’ensemble bénéficie du montage au scalpel de Thelma Schoonmaker, collaboratrice la plus assidue, et précieuse, du cinéaste.

Fait intéressant, contrairement à la plupart des films de Scorsese, The Irishman ne comporte pas de morceaux de bravoure visuels qui frappent d’emblée pour devenir ensuite des scènes emblématiques.

Chaque séquence atteste du métier et, oui, du brio de Scorsese, pas de doute là-dessus. Mais en l’occurrence, ce qui s’imprime durablement en mémoire relève du minimalisme et non de l’exubérance. Comme ces deux scènes, à des décennies d’écart, montrant Hoffa puis Sheeran dormir la porte entrouverte : hommes puissants le jour, les voici enfants apeurés la nuit venue.

Ce sont de petits moments comme ceux-là, feutrés, qui rendent The Irishman si prenant. Mais n’était-ce pas là, au fond, la promesse formulée par Martin Scorsese en ouvrant son film de la sorte ?

The Irishman est présentement à l’affiche au Cinéma moderne, au cinéma Starz Langelier et au cinéma Dollar ; il sera aussi présenté à la Cinémathèque québécoise dès le 25 novembre. Il sera mis en ligne sur Netflix le 27 novembre.

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The Irishman (V.O., s.-t.f.)

★★★★ 1/2

Chronique mafieuse de Martin Scorsese. Avec Robert De Niro, Joe Pesci, Al Pacino, Ray Romano, Anna Paquin. États-Unis, 2019, 151 minutes.