Zabou Breitman ira toujours où l'on ne l'attend pas

Le style d’animation s’est construit en étroite collaboration avec l’artiste Eléa Gobbé-Mévellec.
Photo: Cinémania Le style d’animation s’est construit en étroite collaboration avec l’artiste Eléa Gobbé-Mévellec.

Que se passera-t-il la prochaine fois ? Ma première entrevue avec l’actrice et cinéaste Zabou Breitman en 2012 a coïncidé avec la sortie québécoise de No et moi, son adaptation du roman de Delphine de Vigan, rencontre téléphonique pleine d’obstacles pour cause d’embouteillages parisiens. Cette fois-ci, c’est le métro de la capitale française qui souffrait de désorganisation, celle qui mène aussi de front une brillante carrière de metteur en scène de théâtre devant jongler avec un horaire de répétitions. Un peu plus et je croyais que celle née de parents acteurs, un père français (Jean-Claude Deret) et une mère québécoise (Céline Léger), était à Montréal…

Au bout du fil, toujours la même voix chantante et chaleureuse, celle qui a posé son empreinte unique sur autant de comédies (La Crise, Tenue correcte exigée, Ma petite entreprise) que de drames (L’exercice de l’État, 24 jours), et dont la marque de commerce pourrait être l’éclectisme. « Finalement, je suis arrivée à en avoir une ! », dit en rigolant la réalisatrice de Se souvenir des belles choses, une première réalisation en 2002 qui lui a valu le César du meilleur premier film.

Ceux qui rêvaient de la définir seront déçus d’apprendre que Zabou Breitman est une fois de plus là où on ne l’attendait pas : le cinéma d’animation. Avec entre les mains le roman à succès de l’auteur algérien Yasmina Khadra publié en 2003, elle concrétisait ainsi une de ses nombreuses envies, s’étant longtemps régalé de bandes dessinées dans sa jeunesse, encouragée par « un père féministe » qui lui faisait lire « beaucoup de choses que les filles de [son] âge ne lisaient pas », dont Gotlib et le magazine Pilote. Un de ses producteurs avait vu juste en l’approchant pour ce film : « Pourquoi moi ? lui ai-je demandé. “Parce que vous faites plein de trucs et aimez plein de choses.” » Voilà qui résume assez bien l’ensemble de son oeuvre.

En animant l’imperfection, on fait vivre des personnages de papier au-delà du papier

Éviter l’hyperréalisme

La cause était entendue : elle ne voulait pas reproduire la capitale de l’Afghanistan des années 1990 à l’identique, celle où les talibans faisaient régner un régime de terreur. Cherchant à la fois authenticité et liberté dans cette relecture du récit de deux couples de deux générations différentes dont les destins, tragiques, vont s’entrecroiser, Zabou Breitman a cassé certains moules de l’animation au cinéma. « Pour avoir déjà fait des voix, j’ai toujours trouvé que les acteurs arrivaient trop tard dans le processus : on nous place derrière une barre à lire des dialogues pour des personnages légèrement animés. » La cinéaste a inversé le processus avec ses quatre principaux acteurs (dont les talentueux Simon Abkarian et Hiam Abbass), les faisant jouer devant deux caméras, en costumes, avant de les transposer sur la planche à dessin. « Ils pouvaient tousser, se tromper, et toutes ces choses étaient plus tard animées, souligne-t-elle avec la fierté. En animant l’imperfection, on fait vivre des personnages de papier au-delà du papier. »

Cette approche en animation 2D, qu’elle qualifie de « traditionnelle », s’est construite avec l’étroite collaboration d’Eléa Gobbé-Mévellec, sélectionnée sur la base de ses aquarelles, et à l’aveugle, parmi 20 autres candidatures. « Ça m’a plu de découvrir qu’elle était une femme, et qu’elle était jeune : je trouvais ça beau, et important. » Surtout que son associée ne proposait pas une « image hyperréaliste » et adhérait à son parti pris d’intériorité, elle qui s’inscrit en faux contre cette animation « où les personnages semblent tous sous amphétamine, et n’arrêtent jamais de bouger dans tous les sens. »

Les hirondelles de Kaboul brassent beaucoup de thèmes qui la touchent : la condition des femmes, l’importance de la culture, la nécessité de la liberté. Quand on a grandi dans une famille politisée où les parents ont pris une part active aux événements de mai 1968, ça laisse forcément des traces. Engagée, Zabou Breitman ? « Je n’ai pas fait ici une démarche militante. Le terme “engagé” est trop restrictif, et va à l’encontre de ma façon de penser et de voir le monde. Il faut être vigilant sur tout ce qui nous entoure, et conscient de tout, de manière globale. Non, ce n’est pas une démarche, c’est une marche ! » Et ce n’est donc pas demain la veille qu’on pourra contenir les multiples enthousiasmes de Zabou Breitman.

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Les hirondelles de Kaboul

Film d’animation de Zabou Breitman et Eléa Gobbé-Mévellec, présenté le samedi 10 novembre à 20 h et le lundi 12 novembre à 18 h au Cinéma Impérial dans le cadre du festival Cinemania. Sortie en salle au Québec : 17 janvier 2020