«Antigone»: désobéissance civile

«Antigone» nous fait pénétrer dans la vie d’une famille établie à Montréal, venue d’un Moyen-Orient indéterminé ravagé par la guerre.
Photo: Maison 4:3 «Antigone» nous fait pénétrer dans la vie d’une famille établie à Montréal, venue d’un Moyen-Orient indéterminé ravagé par la guerre.

Sacré meilleur film canadien au TIFF, choix du pays pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, Antigone de Sophie Deraspe a le vent dans les voiles. Ce film québécois, porteur d’une émotion vive, porte la signature de la cinéaste de bout en bout, au scénario, à la réalisation, à la caméra comme au montage.

Le film s’appuie sur l’éclatante prestation de la jeune Nahéma Ricci dans le rôle-titre, qui fait ses débuts au grand écran, ayant été recrutée par casting sauvage avec une partie de la distribution. Son acuité de jeu, la grâce lumineuse de son regard et la droiture de son personnage androgyne la relient aux contestations des jeunes révoltés qui enflamment nos sociétés modernes. Cette icône féminine de la résistance et de l’intégrité à la Greta Thunberg, vestale d’aujourd’hui, porte le flambeau de la désobéissance civile. Le film s’inscrit dans une actualité brûlante.

Adaptant à notre courtepointe contemporaine la tragédie grecque de Sophocle et la pièce de Jean Anouilh au XXe siècle, en les rafraîchissant, Antigone nous fait pénétrer dans la vie d’une famille établie à Montréal, venue d’un Moyen-Orient indéterminé ravagé par la guerre. Le scénario s’était également inspiré de la mort de l’adolescent Fredy Villanueva aux mains des policiers en 2008 dans Montréal-Nord.

L’héroïne, après que son frère Polynice (Rawad El-Zein), petit criminel sans envergure, eut affronté les policiers qui ont abattu son frère Étéocle, prend sa place en prison. Elle tiendra tête aux autorités, aux policiers, aux juges, au nom d’une position de principe inébranlable de solidarité familiale. Son amoureux (Antoine DesRochers, très bien) l’accompagnera dans sa quête et le père de celui-ci, un politicien qui s’est pris d’affection pour l’adolescente (Paul Doucet, toujours juste), ne pourra l’empêcher d’affronter son destin de loyauté intransigeante.

Un personnage de policier joué par Benoît Gouin se révèle plus appuyé. Mais la famille d’Antigone, incarnée par des non-professionnels (particulièrement la grand-mère, incarnée par Rachida Oussaada), apporte un naturel à la représentation vivante et au réalisme social de cette charge.

Ici, le chœur grec est remplacé par les médias sociaux, où des partisans défendent l’accusée bec et ongles. La fine musique de Jean Massicotte et Jad Orphée Chami et le hip-hop maghrébin, sans appuyer l’action, la nourrissent. La caméra, parfois trop frénétique, n’est jamais en panne de dynamisme et les dialogues sont aiguisés comme des épées. Quelques facilités et pertes de rythme n’entament pas le concert d’ensemble.

Sophie Deraspe était surtout connue des cinéphiles pour des œuvres exigeantes comme Rechercher Victor Pellerin, Les signes vitaux et Le profil Amina. Son incursion dans une voie plus conventionnelle avec Les loups en 2015 n’avait pas l’originalité d’Antigone.

Il s’agit ici du film le plus accessible de la cinéaste. Elle a délibérément adopté un langage cinématographique plus classiquement nord-américain, afin d’accroître son audience. S’est égarée au passage un peu de subtilité au profit d’une force de frappe et d’une charge d’émotion ancrées dans les contestations contemporaines qui pourraient faire largement dépasser nos frontières à Antigone.

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.

Antigone

★★★★

Drame contemporain inspiré de la tragédie de Sophocle, réalisé et scénarisé par Sophie Deraspe. Avec Nahéma Ricci, Rachida Oussaada, Paul Doucet et Antoine DesRochers. Québec, 2019, 109 minutes.