Isabelle Huppert dans la lumière du couchant

Isabelle Huppert (à droite) en octobre dernier à New York
Photo: Dimitrios Kambouris Getty images Agence France-Presse Isabelle Huppert (à droite) en octobre dernier à New York

L’interprète de Violette Nozière et de La cérémonie ne se contente pas des grands rôles que le cinéma de l’Hexagone n’a jamais cessé de lui offrir. La plus internationaliste des actrices françaises a joué pour Michael Cimino, Rithy Panh, Michael Haneke, Marco Bellocchio, Hong Sang-soo, Paul Verhoeven, dernièrement avec Neil Jordan, pour ne nommer qu’eux. D’ailleurs, elle vit beaucoup entre New York et Paris, se rit des décalages horaires.

La très cinéphile Isabelle Huppert fait son propre miel et ne craint jamais de se mettre en danger. « Je communique avec les cinéastes qui m’intéressent », dit-elle, en soupirant de n’avoir pas travaillé encore avec des Canadiens ou des Québécois. Cela viendra sans doute un jour.

Le Devoir s’est entretenu avec elle dans le cadre du Festival de Toronto, où elle accompagnait Frankie, de l’Américain Ira Sachs (en compétition à Cannes en 2018). « Plusieurs de mes films sont sortis à l’étranger, rappelle Isabelle Huppert. Mon rôle dans Elle de Verhoeven m’a valu un prix aux Golden Globes et une nomination aux Oscar. Ça change des choses. Je reste une actrice française, mais qui aime élargir ses horizons. »

Pour Frankie, tout avait commencé par un courriel lancé comme une bouteille à la mer au cinéaste. Et qui dit courriel d’Isabelle Huppert, dit conversation poursuivie avec l’interlocuteur, et souvent projet en retour. « J’avais été séduite par les films d’Ira Sachs Love Is Strange et Brooklyn Village, explique-t-elle. Il possède un rythmeeuropéen, une complexité qui correspond à mes intérêts comme actrice. » Ce cinéaste new-yorkais indépendant, mélancolique, intimiste et stylé lui tend un miroir qu’elle apprécie.

Cette fois, mon personnage va ailleurs. Il est difficile de bien camper la fragilité. Le film est tissé d’ambiguïtés. Frankie tire sa vérité d’une fragilité ironique. On est loin de mes rôles dans Elle et dans Greta. De longs plans-séquences épousaient le rythme de mes déambulations. 

Son dernier film, qui prendra l’affiche dans nos cinémas vendredi, met la rousse interprète en scène dans la belle ville portugaise de Sintra, où son personnage de célèbre actrice française, atteinte d’un grave cancer, réunit ses proches pour d’ultimes vacances où rien ne se déroulera comme prévu, bien entendu.

Des acteurs de tous les horizons lui donnent la réplique, de Brendan Gleeson (son mari) à Marisa Tomei, en passant par Jérémie Renier, Pascal Greggory et Greg Kinnear. Ira Sachs aime déraciner ses personnages et traquer leur intimité en terre étrangère. Des deuils récents lui ont inspiré la couleur de Frankie, mais le film est tourné dans la lumière du jour. « La distribution internationale n’est pas factice, mais participe à la construction de l’histoire », estime-t-elle.

Huppert était beaucoup apparue ces dernières années dans des rôles glacés et inquiétants sur le fil du rasoir, nourris par le noyau dur de sa personnalité et par son physique gracile. Sa prestation aiguë dans La pianiste de Michael Haneke, en 2001, qui lui valut bien des récompenses, aura été déterminante pour le reste de sa carrière. Elle y tenait la vedette aux côtés de Benoît Magimel, qui jouait son élève, sur fond de tensions sexuelles. Il interprète son fils dans Frankie.

Jouer l’ambiguïté

« Cette fois, mon personnage va ailleurs, se réjouit-elle. Il est difficile de bien camper la fragilité. Le film est tissé d’ambiguïtés. Frankie tire sa vérité d’une fragilité ironique. On est loin de mes rôles dans Elle et dans Greta. De longs plans-séquences épousaient le rythme de mes déambulations. »

Son rôle, elle le voit comme celui d’une metteuse en scène qui contrôle son monde d’une manière douce et gentille. Elle veut que chacun autour d’elle soit confronté à sa vérité, que les choses soient dites. Frankie est également un film sur le cinéma. » À peu près chacun est de près ou de loin lié au milieu du septième art, qu’il vienne d’Hollywood, de Paris ou d’ailleurs.

Isabelle Huppert estime que le cinéaste a su éviter les pièges du mélodrame. « Il n’a pas versé dans le sentimentalisme. Frankie aborde la maladie sous un angle particulier. On la sent à peine. Elle est malade, c’est entendu. Il s’agit d’une crise majeure, mais mon personnage demeure du côté de la vie et apparaît comme une sorte d’oracle. Le film est réaliste et n’entre pas dans le mythe de la mort. Le sujet devient un terreau fertile pour explorer les choix de chacun, les ressentiments, les conflits à travers le tissu affectif d’une famille recomposée, les amis, les relations de travail, sans avoir l’air d’y toucher. La vie sociale, les compatibilités entre les êtres, les apprentissages sont abordés. »

Sintra, perle baroque du Portugal dans ses hauteurs de conte de fées, n’est pas réduite à ses zones de splendeurs pittoresques. « Ira Sachs utilise plutôt le lieu pour son étrangeté, dit-elle. La nature, à la fois belle et menaçante, constitue un décor pour la déambulation des personnages. La lumière de Sintra possède un côté magique. Il existe des légendes sur sa forêt, une spiritualité, un truc chimique. Il y a des fées. Cette forêt peut renvoyer à la vie et à la mort. »

À ses yeux, le film dégage un côté tchekhovien très théâtral avec son noyau familial au moment des adieux rappelant La cerisaie. « Chacun possède des scènes clés, mais Frankie désire tout contrôler. Elle voudrait réunir son amie confidente et son fils alors que cette amie va peut-être finir avec son mari… Ça, c’est l’aspect Feydeau de l’histoire. »

Isabelle Huppert ne se sent pas otage de la dictature des projets : « Je suis occupée au théâtre », précise-t-elle. L’actrice livre à la scène en tournée française un texte d’intériorité de l’Américain Darryl Pinckney sur la reine d’Écosse Marie Stuart avant sa décapitation. La pièce Mary Said What She Said est mise en scène par Robert Wilson : « J’irai la jouer également à New York. J’aurais bien aimé passer par le Québec aussi… » confie-t-elle.

Frankie sort en salle le 15 novembre.

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