Le profil Antigone

Nahéma Ricci (à droite) a été choisie dans le cadre d’un casting sauvage où des centaines de jeunes de tous les horizons ont rencontré l’équipe du film, dont la cinéaste Sophie Deraspe.
Marie-France Coallier Le Devoir Nahéma Ricci (à droite) a été choisie dans le cadre d’un casting sauvage où des centaines de jeunes de tous les horizons ont rencontré l’équipe du film, dont la cinéaste Sophie Deraspe.

Antigone aurait-elle été une figure emblématique du Printemps érable de 2012 si elle avait vécu parmi nous ? On pourrait le croire à en juger par l’admiration affichée par la cinéaste Sophie Deraspe et l’actrice Nahéma Ricci, celle qui incarne la variation contemporaine de ce personnage théâtral mythique qui va conquérir nos écrans le 8 novembre prochain.

En effet, cette jeune femme courageuse telle qu’imaginée par Sophocle en 442 av. J.-C. à Athènes et par Jean Anouilh dans la France sous l’occupation allemande en 1944 défie la loi des dieux et celle des hommes. À notre époque, on la qualifierait de militante, avec une dévotion qui frôle l’aveuglement dogmatique et dont les conséquences pour elle seront funestes. Cette héroïne est tout de même consciente du danger de s’opposer aux diktats du roi Créon, qui impose un traitement inéquitable à ses deux frères, Étéocle et Polynice : après un affrontement sanglant où ils ont trouvé la mort, le premier aura droit à des funérailles dignes de ce nom, tandis que le second est voué à être la proie des vautours sous un soleil cuisant. Il y a là injustice, et Antigone ne fera pas que la dénoncer.

Pas de paysages désertiques ni de chaleur accablante dans le film de Sophie Deraspe, bien ancré dans le Montréal d’aujourd’hui, mais pas celui des quartiers embourgeoisés ou du centre-ville agité. Son Antigone habite une rue sans âme dans le nord de la ville, fréquente une polyvalente aux allures de bunker, et sa famille d’origine kabyle se serre les coudes dans une modeste demeure. Autant de libertés culturelles et géographiques déjà prises par Jean Anouilh et que la réalisatrice des films Rechercher Victor Pellerin, Les signes vitaux et Les loups se sentait autorisée à prendre.

« J’ai lu les deux pièces au début de la vingtaine, se souvient Sophie Deraspe, mais j’étais contente d’avoir lu celle d’Anouilh avant celle de Sophocle, dont le sens est moins direct. Je me suis d’ailleurs posé beaucoup de questions sur le sens à donner à mon adaptation et sur la présence des dieux. À notre époque, la religion, c’est un terrain glissant, mais notre lien au monde est aussi celui de la citoyenneté. »

C’est ainsi que la colère des dieux pourrait sans doute être assimilée à celle des agents d’immigration devant de jeunes délinquants récidivistes sans passeport canadien…

La cinéaste ne fait pas le procès d’un système, mais en filigrane, elle dénonce son caractère parfois inhumain, d’une froideur toute bureaucratique, sans pour autant verser dans le pamphlet politique ou le portrait d’une communauté assiégée. « J’ai pris toutes sortes de libertés », précise la cinéaste. Entre les rituels funéraires et les noms des personnages (ceux de la pièce de Sophocle !), le film est parsemé de belles incongruités qui rappellent constamment aux spectateurs les origines profondes de l’œuvre, mais aussi sa toujours brûlante actualité.

Destinée à jouer Antigone

Ce ne sont pas tant ses résonances contemporaines que sa quête d’absolu qui a séduit Nahéma Ricci, celle qui porte sur ses frêles épaules un personnage plus grand que nature ainsi qu’un film dont la carrière internationale s’annonce déjà scintillante, d’abord à Toronto (prix du meilleur long métrage canadien au TIFF), puis dans la course pour représenter le Canada dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère aux Oscar l’hiver prochain. Choisie dans le cadre d’un casting sauvage où des centaines de jeunes de tous les horizons ont rencontré l’équipe du film, Nahéma Ricci était « persuadée de pouvoir jouer Antigone ». Pendant ses études secondaires à l’école Robert-Gravel et plus tard au cégep de Saint-Laurent, elle avait déjà interprété des extraits de la pièce d’Anouilh, affirmant déjà haut et fort qu’au théâtre, c’était son « personnage préféré ».

Elle aussi issue de l’immigration, née d’une mère corse et d’un père tunisien, la jeune comédienne reconnaît que son existence ressemble fort peu à celle de l’héroïne dont elle défend la trajectoire douloureuse. Elle ajoute toutefois que le combat de celle-ci pour une justice équitable trouve un écho dans son propre parcours. En effet, lors du Printemps érable en 2012, alors étudiante au secondaire, Ricci a connu « un éveil politique » et participé à plusieurs manifestations. « Je me suis fait arrêter plusieurs fois, dit-elle avec une certaine gravité. Ce furent des moments traumatisants : mes copains et moi avons été placés en cellule, menottés ; une amie est restée là pendant 10 heures, sans le droit de manger ou d’aller aux toilettes. Ç’a été une grande désillusion, car je me croyais en sécurité et je me suis réveillée dans un État policier. Ç’a été aussi l’apprentissage de la désobéissance civile, ce qui fait complètement partie du mythe d’Antigone. »

Le fils de Sophie Deraspe a également été au cœur de ce vaste mouvement de contestation, d’abord contre la hausse des droits de scolarité, avant d’exprimer un gigantesque ras-le-bol social. « Un côté de moi était fier de le voir poser un geste citoyen, mais d’un autre côté, je souhaitais qu’il fasse attention. »

Je me suis posé beaucoup de questions sur le sens à donner à mon adaptation, et sur la présence des dieux. À notre époque, la religion, c’est un terrain glissant, mais notre lien au monde est aussi celui de la citoyenneté.

C’est par ailleurs à Ian Deraspe, étudiant en arts visuels à l’Université Concordia, que l’on doit la signature visuelle associée aux jeunes protestataires soutenant le combat de son Antigone, dominée bien sûr par le rouge ! Cette couleur traverse tout le film, et ce n’est pas un hasard. « Je suis un peu maniaque sur ces éléments-là, admet celle qui a à la fois signé le scénario, la direction photo et une partie du montage. Mais à partir d’un moment, sur le plateau, il y a un lâcher-prise, je veux faire entrer la vraie vie, je veux que ça respire. Et je n’hésite pas à mettre les acteurs dans des situations inattendues pour faire jaillir un éclat de vérité. »

Une approche confirmée par Nahéma Ricci, qui apprécie la liberté accordée dans certaines scènes, particulièrement dans sa famille, où il était permis d’improviser, « ce qui créait beaucoup de douceur et de légèreté ». Tout un contraste avec sa prestation exigeante, très concentrée, au fur et à mesure que les événements dramatiques se bousculent. « Je suis vraiment devenue Antigone au moment où je me suis coupé les cheveux [les siens, face à la caméra, en gros plan]. Ce fut une transformation physique doublée d’une transformation psychologique », se rappelle la comédienne, confiant aussi à quel point elle a changé, sur tous les plans, depuis la fin du tournage il y a près d’un an et demi.

Quant à la réalisatrice du documentaire Le profil Amina, les échos déjà favorables sur son film et la sensibilité du public étranger, ainsi que des critiques, sur la délicate question de l’immigration (et des expulsions) la rassurent beaucoup sur ses choix. « Des efforts, j’en ai mis dans tous mes films, mais tout à coup il y a une magie, un déclic qui se produit. Alors, on dit merci et on rend grâce à la vie. »

Extrait d’«Antigone», de Sophocle

Antigone. — Privée de pleurs de deuil, sans amis, sans mari, me voici, malheureuse, entraînée sur la route qui s’ouvre devant moi ! Infortunée, je n’aurai plus le droit de contempler l’éclat de ce flambeau sacré ; et sur mon sort que nul ne pleure, pas une bouche amie pour pousser un gémissement !

Créon. — Ne savez-vous donc pas qu’en face de la mort nul ne renoncerait à chanter ou gémir, si on le laissait faire ? Allons ! Emmenez-moi cette fille au plus vite, et enfermez-la-moi dans son tombeau de roc, ainsi que je l’ai dit. Et puis laissez-la là, seule, à l’abandon, qu’elle y doive, à son gré, ou mourir tout de suite ou vivre sous la terre de la vie du tombeau ! Nous sommes sans souillure en ce qui la regarde et, quoi qu’il lui advienne, il n’y a plus pour elle de retour au soleil.

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