«Une manière de vivre»: élusive satisfaction intérieure

Rose-Marie Perreault incarne Gabrielle, qui est escorte, un métier qui lui empoisonne le corps et l’esprit.
Maison 4 tiers Rose-Marie Perreault incarne Gabrielle, qui est escorte, un métier qui lui empoisonne le corps et l’esprit.

L’ouverture du film Une manière de vivre en est une coup-de-poing. Depuis l’habitacle d’une voiture, la nuit, un conducteur ivre s’apprête à commettre l’irréparable tout en prévenant sa conjointe, au téléphone, de ce qu’il va faire. Assise dans son lit, hébétée, cette dernière, Colette, assiste en direct à ce suicide qui la hantera. Gabrielle, sa fille, a de son côté coupé les ponts, mais ne semble guère plus heureuse pour autant. À l’instar de Joseph, professeur belge venu à Montréal participer à une table ronde sur Baruch Spinoza. La pensée duquel se voit évoquée par Micheline Lanctôt au travers des destins momentanément croisés de ces trois âmes errantes.

Car ils ont beau prétendre se trouver là où ils l’ont souhaité, ni Colette, ni Gabrielle, ni Joseph ne sont désormais sûrs de quoi que ce soit. En eux, cette angoissante impression de n’avoir rien décidé et de ne rien contrôler, qui commence à sourdre. Et si, à tour de rôle, Colette et Gabrielle traquent Joseph, c’est parce que, de par son domaine d’expertise, Spinoza, il incarne un possible espoir de réponses, et dès lors d’apaisement. Mais voilà, Joseph en est tout comme elles à prendre conscience qu’il ne sait rien, qu’il n’a d’emprise sur rien.

Tous trois sont, pendant le premier acte, paralysés par un accablement délétère, par une forme ou une autre de culpabilité de ne pas mener une vie « valable » : Colette dans ses relations interpersonnelles froides, Gabrielle dans sa stagnation amoureuse toxique et son métier d’escorte qui lui empoisonne le corps et l’esprit, et Joseph dans son mariage sans surprise, qu’il insiste trop pour qualifier de « satisfaisant ». Gabrielle Lazure, Rose-Marie Perreault et Laurent Lucas trouvent sans peine leurs marques, y compris lors de scènes difficiles.

Faire confiance

Car au cours de cette première partie, il est nécessaire de s’accrocher, Colette, Gabrielle et Joseph y allant volontiers d’actions déroutantes, laides… C’est le but, les personnages n’étant pas là pour « toucher le cœur à tout prix, mais pour suivre leur route », comme le confiait en entrevue la cinéaste qui, parvenue à destination, récompense la patience du cinéphile.

On pourra parfois éprouver, durant ce premier acte, le sentiment d’un scénario manquant de cohésion, mais il s’avère a posteriori qu’au contraire, le récit ne faisait alors que traduire le désarroi de Colette, Gabrielle et Joseph, qui tâtonnent et se heurtent, tantôt au propre, tantôt au figuré, complètement désemparés. Ballottés par des « causes extérieures », ils sont « pareils aux flots de la mer agités par des vents contraires », flottant, pour reprendre la formule du philosophe néerlandais qu’on peut voir et entendre dans le film.

À cet égard, juste avant la séquence d’ouverture vient un prologue montrant Spinoza affairé à sa plume et à son encrier. Il reviendra ponctuellement, tant à l’image qu’en voix hors champ, des parcelles de ses écrits du XVIIe siècle résonnant avec une acuité confondante dans le présent des protagonistes. Au départ, ce recours à Spinoza comme personnage-narrateur laisse perplexe. Il faut ici faire confiance à la cinéaste. En effet, lors de l’épilogue, Micheline Lanctôt fait avec son Spinoza quelque chose de tout simple qui justifie soudain tout ce qui a précédé. Des vertus de la patience, prise deux.

Par contre, lors de certains passages, il est une poignée d’ellipses et d’alternances de points de vue abruptes qui jure avec ce ton serein adopté par le philosophe au-dessus de la mêlée humaine.

Moment d’utilité

Pour revenir aux protagonistes, ceux-ci opèrent, lors du deuxième acte, un virage existentiel graduel qui culminera, au troisième, par ce que Spinoza nomme « la satisfaction intérieure », selon lui l’état suprême auquel peut espérer tendre l’humain. Or, et le paradoxe fascine, tout intérieure soit-elle, ladite satisfaction passe par le rapport à autrui, par la bonté qu’on choisit d’avoir envers autrui : « Quand chaque homme cherche le plus ce qui lui est utile à lui-même, alors les hommes sont le plus utiles les uns aux autres », dixit encore Spinoza.

Un tel moment « d’utilité », chaque personnage en vivra un. Il en résultera une transformation intérieure immense, quoique presque imperceptible au regard. Le sien étant aussi aiguisé que sensible, Micheline Lanctôt parvient à en rendre compte néanmoins : par le frémissement d’une main rassurée par une autre, par le gémissement soulagé d’un étranger en crise apaisé par une étreinte altruiste, par les yeux fatigués mais reconnaissants d’une inconnue venant d’être aidée à donner la vie…

Des instants individuels, dont on taira les contextes respectifs, qui émeuvent, voire bouleversent. Pour en arriver là, il faut s’accrocher, être prêts à s’investir mentalement, puis enfin, au fur et à mesure que les protagonistes s’ouvrent, émotionnellement. Ce n’est pas usuel, ce pari qu’après une distance initiale marquée, l’impact du rapprochement final sera décuplé, mais cela fonctionne (la construction classique en trois actes facilite la chose). C’est simplement une façon différente d’envisager le cinéma : c’est une manière de raconter. Quoi qu’en dise Micheline Lanctôt, à terme, ses personnages touchent le cœur.

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Une manière de vivre

★★★ 1/2

Drame psychologique de Micheline Lanctôt. Avec Gabrielle Lazure, Rose-Marie Perreault, Laurent Lucas, Pierre-Luc Lafontaine, Robin Aubert. Québec-Belgique, 2019, 118 minutes.