«Jouliks»: les beaux débarras

La jeune Lilou Roy-Lanouette est d’une aisance prodigieuse.
Téléfiction Distribution La jeune Lilou Roy-Lanouette est d’une aisance prodigieuse.

Elle possède la débrouillardise d’Émile dans Le matou, de Jean Beaudin, la lucidité foudroyante de Manon dans Les bons débarras, de Francis Mankiewicz, et le charme insolent de la petite Camille dans Une colonie, de Geneviève Dulude-De Celles. En ce sens, Yanna, le cœur et l’âme de Jouliks, deuxième long métrage de Mariloup Wolfe (Les pieds dans le vide), est une enfant du Québec, mais surtout une fillette sortie tout droit de notre imaginaire cinématographique.

Mais c’est d’abord sur les planches qu’elle a fait ses premiers pas, héroïne inventée par la comédienne et dramaturge Marie-Christine Lê-Huu, qui en affichait les traits lors de la création de sa pièce en 2005. Déjà, cette petite fille, qui alors n’avait pas de nom, posait sur ses parents, et le monde des adultes, un regard tout à la fois lucide, enjoué et mélancolique, s’interrogeant sur leurs rituels amoureux, leurs rivalités violentes et ces croyances qui parfois les aveuglent.Telle une page sur laquelle une société conformiste ne pourrait rien écrire, Yanna (Lilou Roy-Lanouette, d’une aisance prodigieuse) s’émerveille de tout, particulièrement ce qui entoure sa maison de campagne délabrée, pleine de trous, qui pour elle ressemble à un château.

Les maîtres des lieux, Zak (Victor Andrés Trelles Turgeon, qui pourra bientôt jouer Stanley Kowalski dans Un tramway nommé Désir) et Véra (Jeanne Roux-Côté, à la fois sensuelle et délicate), vivent en marge du temps, même si c’était chose courante dans les années 1970 : couple uni par un désir parfois animal, mais de plus en plus séparé par les clivages culturels. D’un côté on retrouve la catholique canadienne-française et de l’autre le bohémien aux origines floues (et volontairement évasives dans le scénario, ce qui n’a pas empêché le film de faire débat) dont la famille habite aussi en marge, à Toronto, à l’ombre des raffineries. Ce trio pas si étrange pour l’époque n’en demeure pas moins une anomalie dans les environs : les parents qui ne fréquentent pas l’église, vivent modestement et ne songent pas à envoyer leur fille à l’école, elle dont la maîtrise du langage, la culture et la vivacité d’esprit pourraient intimider bien des enseignants.

Cet équilibre fragile, évoqué sur le plan visuel par un ramassis d’objets hétéroclites dispersés dans le paysage et un toit de maison aux allures de passoire, sera rompu à l’arrivée des parents de Véra (Christiane Pasquier et Michel Mongeau, un tandem fabuleux). Dans cet univers permissif, la mère, femme autoritaire au visage crispé, et le père, silencieux comme s’il portait sur ses épaules celui de tous ses semblables, révéleront au jeune couple le fossé qui les sépare. Prise d’une frénésie soudaine pour le ménage domestique ou une nouvelle coupe de cheveux, Véra se transforme sous le regard horrifié de Zak qui plus d’une fois prendra la fuite. Que devient Yanna au milieu de tout cela ? La spectatrice, mais aussi la deus ex machina de ce manège amoureux et familial aux rebondissements parfois insoupçonnés, voire tragiques.

Rien de plus séduisant que l’enfance au cinéma, et rien de plus casse-cou pour les cinéastes. Mariloup Wolfe se révèle ici précise et inspirée pour diriger l’ensemble de la distribution, composée dans un grand souci de convergence des talents et non dans une stricte logique commerciale. À ce chapitre, le pari de Jouliks s’avère parfaitement réussi, avec une mention spéciale pour l’interprète de Yanna dont la seule présence irradie tout le film.

Marie-Christine Lê-Huu a revisité sa propre pièce, à la manière d’un puzzle dont on rebrasse les morceaux, étoffant le personnage de Zak, qui n’était au départ qu’une ombre furtive, et retardant l’arrivée des parents de Véra pour mieux en illustrer la menace sournoise. Quelques éléments symboliques (dont la pluie) et des ellipses temporelles auraient pu gagner en clarté (les explications se trouvent parfois dans la pièce ou ont visiblement été éliminées au montage), mais cette célébration de la naïveté de l’enfance, surtout de sa résilience devant les névroses et les errances des grands, demeure intacte. Car ils ont beau se dire marginaux, nomades ou moralement irréprochables grâce à leur appartenance religieuse, on ne voit que leur petitesse devant l’immensité de cette jeune héroïne porteuse d’un amour aussi puissant que dévastateur.

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Jouliks

★★★ 1/2

Drame de Mariloup Wolfe. Avec Lilou Roy-Lanouette, Jeanne Roux-Côté, Victor Andrés Trelles Turgeon, Christiane Pasquier. Québec, 2019, 114 minutes.