«Les chiens-loups»: vive l’enfance libre!

Des enfants de différents milieux socio-économiques ont discuté avec Alexandre Castonguay devant la caméra de Dominic Leclerc.
Photo: Christian Leduc Des enfants de différents milieux socio-économiques ont discuté avec Alexandre Castonguay devant la caméra de Dominic Leclerc.

En 2017, le comédien Alexandre Castonguay a amorcé une résidence artistique à l’école Notre-Dame-de-Protection, dans son Rouyn-Noranda natal. Avec les élèves de 6 à 12 ans, il s’est donné pour mandat de travailler une fable de Jean de La Fontaine, Le loup et le chien. Cela, en guise de prétexte à un questionnement sur le concept de classes sociales et, ultimement, sur la notion de liberté. Il faut savoir que le théâtre de l’action est un établissement scolaire classé parmi les plus défavorisés de la province. Caméra à l’épaule, l’ami réalisateur Dominic Leclerc a documenté l’expérience. Les chiens-loups, le film merveilleux et inspirant qui en a résulté, a eu sa première à domicile au Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue (FCIAT).

Juste après la projection, Dominic Leclerc était encore tout chamboulé par l’accueil enthousiaste du public, et surtout par les félicitations nourries du cinéaste Jean-Marc Vallée, invité d’honneur du FCIAT cette année. Projet un peu fou, mais ô combien fascinant que ce laboratoire de création donnant parole à des enfants qui expriment rarement les idées attendues.

« La directrice de l’école, Kathy France Rollin, avait ce souhait d’aborder avec les élèves le fait que leur école est considérée comme défavorisée, explique Dominic Leclerc. D’emblée, elle voulait que ça se fasse par l’entremise d’un projet artistique. Tout est parti de là. »

Ode à l’oralité

Entrée en scène d’Alexandre Castonguay qui, le hasard faisant parfois bien les choses, était obnubilé depuis un moment par la fable Le loup et le chien. Pour mémoire, un loup affamé, mais libre, y rencontre un chien repu, mais domestiqué. À terme, le loup choisit la liberté et la faim plutôt que le confort et le confinement.

« Je me suis demandé ce que moi, comme comédien, je pouvais amener dans une école, se souvient la vedette du film Ca$h Nexus, de François Delisle. Tout de suite, ce qui s’est imposé dans mon esprit, c’est l’oralité. Ça correspond à une petite frustration que j’ai par rapport à la place réduite qu’on donne à l’expression orale dans le système d’éducation, qui favorise plus l’expression écrite […] Dans mes recherches, j’ai découvert que, historiquement, l’écrit était associé aux civilisations dites “civilisées”, par opposition aux peuples dits “barbares” qui, eux, maintenaient une tradition orale, transmettaient leur culture par la parole. Je pense qu’il y a encore des relents de cette perception ; que l’oralité, c’est barbare. »

Je ne le réalisais pas pendant le tournage, mais ça m’a frappé en voyant le film, la qualité de présence des enfants : c’est incroyable, et c’est vraiment là, à l’image

Or, avec ce projet, Alexandre Castonguay a vu l’occasion de redonner à l’oralité ses lettres de noblesse en contexte scolaire, utilisant la fable de La Fontaine comme outil de transmission puisque les élèves étaient invités à en apprendre chacun un passage en prévision d’une prestation collective présentée en fin d’année. Ceci, dans le cadre de ce chantier de réflexion sur la liberté et le libre-arbitre tenu dans un lieu désigné comme défavorisé.

« Le thème de la liberté au coeur de la fable “fittait” complètement avec ce désir d’interroger ce que ça veut dire que d’être qualifié de “défavorisé”. Parce qu’il faut savoir que la clientèle de l’école est dans les faits très mixte », relève Dominic Leclerc.

En effet, on y retrouve autant d’enfants issus de foyers à revenus faibles qu’élevés. D’un côté de l’école, on a une vue imprenable sur les cheminées de la mine et le vieux quartier ouvrier qui jouxte celle-ci, et de l’autre, un beau lac surplombé par un parc et de belles propriétés.

« Dans la fable, le loup court où il veut, tandis qu’on imagine le chien attaché. Si on fait le parallèle avec quelqu’un qui vit dans le quartier plus défavorisé, on peut le percevoir comme plus libre que quelqu’un qui habite dans une grosse piaule, mais qui s’est endetté… Et là, je simplifie, parce qu’on sait que c’est plus complexe. Par exemple, inversement, est-ce que la personne qui vit une situation de pauvreté peut vraiment s’épanouir si on considère que moins de choix s’offrent à elle ? Ces ambiguïtés sont des aspects de la réflexion qu’Alex a eue avec les enfants, alors qu’il leur montrait la fable. »

Émouvant rare

À cet égard, un des temps forts du documentaire survient lorsqu’Alexandre Castonguay énonce de but en blanc aux petits, chiffres officiels à l’appui, que leur école est classée parmi les plus défavorisées de la province. La réaction des enfants est une réaction d’hébétude, puis de perplexité. Interrogés, ils répondent à côté : manifestement, ce langage-là et ces étiquettes-là ne font pas encore partie de leur paysage mental. Et c’est émouvant rare.

« J’ai passé toute mon enfance dans ce quartier-là, note Alexandre Castonguay. Mes amis ne pouvaient pas venir jouer chez nous : leurs parents ne voulaient pas. Je ne comprenais pas pourquoi, mais je ne le questionnais pas : c’était comme ça. C’est plus tard, vers 12-13 ans, que j’ai pris conscience que c’était la stigmatisation du quartier. Je dis ça, et en même temps, je trouve qu’une des grandes forces de Rouyn, c’est qu’on n’y trouve aucune école privée. J’ai des chums millionnaires que je n’aurais jamais eus sans cette réalité-là. »

On peut d’ailleurs entendre le principal intéressé en faire la confidence aux élèves dans le documentaire, dont le tournage s’est déroulé de manière assez intuitive, dixit Dominic Leclerc : « Dès le départ, j’avais une envie de cinéma vérité, une envie de m’effacer. Comme Alexandre est un personnage fort, sa quête est devenue le fil conducteur de manière très naturelle, comme dans notre première collaboration, Alex marche à l’amour […]. Il se questionne lui-même avec les enfants, et je l’ai suivi là-dedans, avec pour toute stratégie de ma part, celle de tourner le plus possible. On devait être là trois mois, on est resté six mois. Je me suis donc retrouvé avec énormément de matériel, et un casse-tête immense au montage. Ça représente beaucoup de choix, mais paradoxalement beaucoup de sacrifices. »

Qui plus est, Dominic Leclerc a décidé de ne tourner qu’avec une seule caméra, sans recourir à une perche pour le son, s’assurant ainsi une complète mobilité, ou liberté, mais se condamnant ce faisant à tourner davantage pour filmer tant les interventions et réactions d’Alexandre Castonguay que celles des enfants.

L’assemblage final ne trahit jamais l’artifice, et on ne peut qu’être admiratif devant la sensibilité visuelle déployée par le réalisateur.

« Je ne le réalisais pas pendant le tournage, mais ça m’a frappé en voyant le film, la qualité de présence des enfants : c’est incroyable, et c’est vraiment là, à l’image », s’émeut Alexandre Castonguay. Dominic Leclerc de renchérir : « J’ai jamais tourné en ayant aussi souvent le sourire aux lèvres. T’sais, quand t’éprouves la conviction pratiquement chaque jour de filmer quelque chose de beau, de bon ? »

N’est pas étrangère à cela la légèreté du dispositif, qui rappelle au fond celui développé par Jean-Marc Vallée que ce dernier évoquait justement lors de sa leçon de cinéma. Légèreté qui crée une impression privilégiée de proximité. Les chiens-loups n’ouvre pas une fenêtre sur l’enfance : le documentaire permet carrément d’entrer dans la pièce avec les enfants. Et à leur contact, on recouvre un peu, oui, de cette liberté que confère l’innocence propre à cette période trop courte. La proposition de Dominic Leclerc et d’Alexandre Castonguay s’avère en cela une bouffée d’air frais, un cadeau à chérir et à méditer. Vivement que le film circule.

François Lévesque se trouve à Rouyn-Noranda à l’invitation du FCIAT.

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