«Mais vous êtes fous»: Audrey Diwan, le moment venu

Présenté au Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue, <em>Mais vous êtes fous</em> marque les débuts en tant que réalisatrice d’Audrey Diwan, qui s’est inspirée d’une véritable affaire.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Présenté au Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue, Mais vous êtes fous marque les débuts en tant que réalisatrice d’Audrey Diwan, qui s’est inspirée d’une véritable affaire.

Roman et Camille mènent une vie de rêve : amoureux, unis, deux fillettes adorables… Mais voilà qu’un jour, des examens révèlent dans l’organisme de leur cadette, qui vient de frôler la mort, des traces de cocaïne. Et la façade parfaite de voler en éclats, Roman cachant depuis des années aux siens une sévère dépendance. Or, le cauchemar commence à peine, d’autres tests confirmant que toute la famille a été exposée. La thèse de l’empoisonnement prémédité est la seule retenue par la police, mais Roman jure n’y rien comprendre.

Soupçonnée de complicité, Camille est déchirée entre son amour pour son conjoint et son besoin de revoir ses filles au plus vite, ce qu’une séparation faciliterait. Présenté au Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue, Mais vous êtes fous marque les débuts en tant que réalisatrice d’Audrey Diwan, qui s’est inspirée d’une véritable affaire.

Auparavant écrivaine, éditrice et scénariste, la française Audrey Diwan a confié au public qu’à force d’écrire des scénarios et de les voir mis en scène par autrui, la possibilité de réaliser s’est graduellement fait jour en elle. Seulement, elle souhaitait attendre le bon moment, la bonne histoire. Quelque chose qui interpellerait simultanément « son coeur et sa tête ». Tâche ardue ? Pas vraiment, une prise de conscience ayant préparé le terrain en amont.

« Mes romans n’ont pas trop mal marché, mais moi, j’adore la littérature, suffisamment pour qu’un jour, je regarde mes bouquins en me disant qu’ils n’étaient peut-être pas nécessaires. Ce fut un peu violent, mais en ce contexte d’une surabondance de l’offre, je me suis questionnée sur ce qui prévalait en moi : l’envie de faire, ou l’urgence ? » précise Audrey Diwan lors d’une entrevue post-projection. S’ensuivit cette carrière de scénariste sur fond d’aspirations de réalisation, ceci, en attendant « l’urgence ». Puis, vers 2014, une rencontre déterminante survint.

« J’allais au parc avec mes enfants. J’y rejoignais une amie qui s’y trouvait avec une copine à elle. Au préalable, elle m’avait prévenue : “Elle va assez mal, c’est possible qu’elle ne dise pas un mot.” Mon amie a dû partir, et vous savez ce qu’est la vie : de temps en temps, la personne à qui vous allez vous livrer, c’est une inconnue. Elle a regardé mes enfants qui jouaient et m’a dit : “Tu as de la chance de les avoir, toi.” En fait, on venait ce jour-là de lui retirer la garde des siens. Elle était dans un état de sidération complet. »

Une semaine auparavant, cette femme avait un mari, des enfants, un quotidien heureux, puis soudain, plus rien.

« Jamais, elle n’avait imaginé un instant que son mari puisse souffrir d’une addiction, ce qui impliquait par effet miroir qu’elle était dans un déni total. Je l’entendais parler de cet homme, et évidemment elle était en colère, mais il y avait tant d’amour qui subsistait. Au confluent de ces deux émotions — sa rage pour ce qu’il lui faisait vivre malgré elle et malgré eux, ainsi que cet amour l’incitant à vouloir comprendre —, ses sentiments étaient mitigés aussi forts l’un que l’autre. »

Un thriller intime

Troublée, Audrey Diwan continua de prendre des nouvelles, et lorsque la cause de l’intoxication familiale fut découverte, il fut dès lors évident pour l’aspirante réalisatrice que le moment de passer derrière la caméra était venu. On ne dévoilera pas la teneur de ce retournement, mais la cinéaste a, pour le désigner, une belle formule : « Plus je t’aime, plus je te contamine. »

« Il me semblait que ça, c’était une idée qui avait une raison d’être à l’image. Une légitimité. »

Audrey Diwan dut évidemment convaincre les principaux intéressés. Ce fut difficile. « Il y a eu des allers-retours, des doutes : il leur est arrivé de changer d’avis. Ç’a été long mais légitime : c’est long avant de faire confiance. Je me suis retrouvée dépositaire de leur histoire, ce qui n’aide pas à faire un pas vers la fiction… Je rends grâce à ma co-scénariste Marcia Romano [La tête haute, Marguerite] : en arrivant dans le projet, elle m’a aidée à prendre ce pas de recul qui, enfin, m’a permis de regarder cette histoire vraie comme une histoire tout court, pour ensuite faire le chemin vers la fiction. Sans quoi, vous êtes prisonnier du réel et la meilleure chose à faire reste un documentaire. Il faut considérer les événements d’un peu plus loin si on espère y intégrer une grammaire cinématographique. »

Grammaire cinématographique qu’Audrey Diwan aborda à l’origine en étudiant celles de films comme César et Rosalie, de Claude Sautet, et Kramer contre Kramer, de Robert Benton.

« Il s’agissait de références mélodramatiques assumées. Sauf qu’en tant que scénariste, j’ai souvent été amenée à travailler sur des thrillers — un hasard. Mais bref, je me suis demandé s’il ne serait pas intéressant d’hybrider les deux : de faire en sorte qu’un mélodrame soit sous-tendu de suspense. Insuffler une grammaire de genre à un récit hyper personnel ; un thriller intime, en somme. »

Désir de cinéma

Après l’avoir vu dans maintes comédies où il laissait deviner un registre plus vaste ne demandant qu’à être exploité, Audrey Diwan confia à Pio Marmaï le rôle de Roman, époux et père tour à tour indigne et émouvant dans son désarroi : un aspect qui confère un surcroît de crédibilité au dilemme de Camille.

Pour incarner cette femme dont l’existence bascule, la cinéaste savait d’office quelle actrice elle voulait : Céline Sallette (L’Apollonide, la série Les revenants), interprète admirable et amie de longue date.

« Avec Céline, tout est dans l’incarnation. Elle prend les choses, elle les vit ; sur le plateau, elle est comme une somnambule. Elle n’a aucune pudeur par rapport à son apparence ou à la perception qu’on aura d’elle. Elle joue sans se regarder. Elle se jette dans la scène, entièrement au service du personnage et du récit. C’est magnifique, que de se perdre ainsi ; cette joie pure de jouer, en fait. »

Audrey Diwan l’admet volontiers, la veille du premier jour de tournage, elle avait une trouille bleue. « Ce qui m’a sauvée, c’est qu’un plateau est régi par la logique de l’instant. Si on sait où on va, on n’a plus le temps d’avoir peur, surtout quand on est pauvre comme nous on l’était. En ne disposant que de peu de temps et de moyens, il faut se concentrer sur la manière dont on va faire les choses, sur le désir de cinéma. »

Entre cette « urgence de réalisation » initiale et ce « désir de cinéma » subséquent, une réalisatrice est née. C’est dire qu’on sait gré à Audrey Diwan de ne pas s’être précipitée.

François Lévesque est à Rouyn-Noranda à l’invitation du FCIAT.

Mais vous êtes fous

En état de choc, Camille apprend que son conjoint Roman lui cache une dépendance à la cocaïne et qu’au surplus, leurs deux filles ainsi qu’elle-même y ont été exposées. Inspiré d’une affaire authentique, ce premier long métrage d’Audrey Diwan captive avec son mélange de drame en circuit fermé et de suspense à combustion lente. Avec ingéniosité, sans forcer, la cinéaste imprime une atmosphère de mystère quant à la cause réelle de l’empoisonnement familial, concept développé au propre et au figuré au moyen de touches insolites discrètes et d’habiles ellipses, une certaine ambiguïté quant aux actions du père et époux repentant. En ne faisant pas de Roman (Pio Marmaï, à contre-emploi et parfait d’intériorité) un monstre ou un narcissique invétéré, l’auteure rend encore plus intenable le dilemme de Camille (Céline Sallette, remarquable dans sa montée). La cinéaste refuse de succomber à la facilité, tant dans sa mise en scène fébrile que dans sa vision empathique d’une situation éminemment complexe sur le plan émotionnel, moral, voire éthique. Cette dernière se montre plus intéressée par l’exploration des zones grises de l’âme humaine qu’à en extraire le noir et le blanc. Qu’elle parvienne à clore de manière satisfaisante un récit fertile en sentiments contradictoires et en enjeux inextricables ne fait que confirmer son talent.

Drame d’Audrey Diwan. Avec Céline Sallette, Pio Marmaï. France, 2019, 95 minutes.
★★★★

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