«Jouliks», le débat post-«SLĀV»

Scène tirée du film «Jouliks»
Photo: Téléfiction Distribution Scène tirée du film «Jouliks»

Appelons cela l’effet SLĀV. Puisqu’il y avait des Roms dans le scénario du film Jouliks, l’équipe de production a cherché à embaucher des acteurs roms, a consulté des représentants de ces populations et a adapté son scénario en fonction de leurs commentaires. Mais ? Appelons ça les limites de l’effet SLĀV : cela n’aura pas permis d’éviter de vives critiques à la veille de la sortie du film.

Une polémique, donc ? « Disons plutôt un débat d’idées », répondait mardi le coproducteur du film réalisé par Mariloup Wolfe, Claude Veillet. « Et dans un débat d’idées, on peut ne pas être d’accord mais en même temps comprendre la position de l’autre. »

Dans le cas présent, la critique vise la représentation des Roms dans Jouliks… ou du moins celle qui peut être ainsi interprétée. Car le mot « Rom » n’est pas prononcé à l’écran, et les références à ces populations sont indirectes : c’est d’ailleurs l’un des résultats des discussions pré-tournage que l’équipe de production a eues avec des représentants roms — surtout Dafina Savic, directrice de Romanipe (un organisme voué à la défense des droits de la personne des populations roms), et sa soeur Lela, journaliste.

« Je pense que le sentiment de celles qui critiquent est juste, pense l’auteure, Marie-Christine Lê-Huu, qui a fait elle-même l’adaptation de son oeuvre. Il y a de la bonne foi des deux côtés. Mais on a fait une démarche vers elles, on avait la souplesse d’aménager le scénario et on l’a fait. Le personnage principal nommait la culture rom, un autre parlait des Gypsies. On a retiré ces références, on a modifié d’autres éléments. Mais il y a aussi des choses qu’on ne pouvait pas aménager. »

Marie-Christine Lê-Huu parle ainsi d’une « ligne à définir » : on discute, on adapte, on fait des compromis… mais après ? Où s’arrêtent les revendications par rapport à la liberté de création ? « Est-ce que je dois tout accepter en bloc ou j’ai encore un espace ? » demande-t-elle.

« Il y a des espaces de négociation qui sont délicats, des territoires qui sont difficiles à négocier pour trouver le juste espace pour l’autre, pense l’auteure. Honnêtement, je trouve que c’est un gros débat sur lequel il faut avoir des lignes directrices plus claires. Présentement, les artistes se trouvent au coeur d’une réflexion qui devrait se mener de façon plus large. »

Stéréotypes

À cet égard, le dossier SLĀV — cette pièce de Robert Lepage et Betty Bonifassi qui a soulevé un intense débat à l’été 2018 — « a changé le contexte dans lequel tout le monde s’exprime », dit-elle. La coproductrice de Jouliks, Annie Blais, le reconnaît d’ailleurs d’emblée. « On a approché [Romanipe] par souci de respect et justement parce qu’on ne voulait pas se faire accuser d’appropriation culturelle. On avait des Roms dans le scénario, on voulait donc trouver des acteurs roms. »

Mais à la lecture du scénario, les soeurs Savic ont souligné aux concepteurs du film que celui-ci « véhiculait des stéréotypes erronés sur les Roms », raconte la présidente de Romanipe. Dans ce contexte, impossible de proposer des acteurs roms, puisque l’oeuvre « aurait un impact négatif sur les populations roms ».

Claude Veillet parle de certains « points irréconciliables ». « Mais on a enlevé toutes les références aux Roms […] parce qu’on ne voulait pas provoquer de confusion. » Et surtout parce que le sujet du film n’est pas là, mais plutôt dans « l’histoire d’un couple qui vit en marge de la société et qui fait face à des préjugés de tous les côtés », résume Annie Blais. « Et comme on est dans les années 1970, on pense à des hippies. Pour nous, c’est un film qui parle de différences, d’acceptation de l’autre, de préjugés. »

Finaliste à un Prix du Gouverneur général en 2005, Jouliks avait été qualifiée de pièce à la « beauté surprenante » par le jury, qui avait souligné la « justesse et la poésie de l’écriture ».

Mais même gommé de liens explicites au monde des Roms, le film qui en résulte « fait des références très claires aux populations roms », maintient aujourd’hui Dafina Savic. Elle les énumère : « Par la musique qui est jouée, c’est très reconnaissable. Le personnage principal travaille le métal, les enfants jouent au tarot, l’école n’est pas valorisée… On a tous les stéréotypes associés aux Roms. Et cela contribue à la déshumanisation du peuple rom », dit-elle.

Le titre pose aussi problème aux yeux des soeurs Savic (et notamment de Serge Denoncourt, qui a mis en scène le spectacle Grubb avec de jeunes Roms et qui est intervenu sur le sujet mardi). Le mot joulik est un terme russe désignant essentiellement un « voyou ». « C’est un terme utilisé pour faire référence aux Roms », explique Dafina Savic.

Sans être d’accord avec les objections soulevées, Claude Veillet ne « pense pas [qu’elles résultent d’une] lecture militante » qui fausserait les perceptions. « On peut et on doit comprendre le point de vue et le regard qu’il porte — c’est un peuple qui a été extrêmement opprimé. Mais il faut faire certaines distinctions : on est dans une oeuvre de fiction. » Sa collègue Annie Blais ajoute avoir « essayé d’arrondir les angles, de répondre à toutes les demandes… mais il aurait fallu aller dans le documentaire ».

Interrogée sur ce qui aurait pu être fait différemment, Annie Blais ne voit rien d’apparent. « Honnêtement, j’ai l’impression qu’on a fait les choses correctement. Peut-être que dans un an on dira autre chose, mais je ne vois pas quoi. L’écoute et la bonne volonté étaient là. Mais je comprends que leur perception [du film] est différente. Et elles ont totalement le droit [d’avoir cette perception]. »

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