Jean-Marc Vallée, l’art de briser le moule

Le cinéaste Jean-Marc Vallée
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le cinéaste Jean-Marc Vallée

Le public de Rouyn-Noranda a réservé dimanche un accueil de rockstar à Jean-Marc Vallée lors d’une leçon de cinéma organisée par le Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue. L’organisation a en outre invité le réalisateur de C.R.A.Z.Y. et de Sharp Objects, en amont, à partager avec des aspirants cinéastes sa vision du métier lors de l’activité professionnelle La watch : Talent lab nordique, désignation rendant hommage aux tours de guet des chasseurs, ici nombreux. Témoignages à l’appui, la générosité de Vallée envers la génération montante s’est avérée marquante et, vraisemblablement, déterminante.

Ainsi, lors de la soirée d’ouverture, ce jeune cinéaste, venu en voiture de Québec jusqu’à Rouyn-Noranda afin d’assister aux activités de La watch, est-il venu confier à ce reporter culturel avoir vécu une expérience transformatrice. « En réalisation, on te trace une ligne droite que tu essaies ensuite de suivre dans une certaine direction. Mais tout à coup, t’as Jean-Marc Vallée qui arrive et pointe dans une tout autre direction. Et ça a encore plus de sens. Il nous a expliqué en détail son processus, […] qui est entièrement au service du storytelling, de la narration. Il travaille pour l’histoire et les interprètes, pas pour son ego de cinéaste. »

Propos dont on peut prendre la mesure dès le lendemain lors de cette leçon de cinéma où les cinéphiles de la région sont venus en masse entendre le cinéaste maintes fois primé, entre autres pour sa série Big Little Lies. Durant une heure, Jean-Marc Vallée s’est ouvert avec une franchise et une autodérision désarmantes sur son parcours et, surtout, sur les enseignements glanés en chemin. Par exemple, ce constat, après le succès populaire de son premier film, Liste noire, suivi de deux expériences américaines décevantes : « J’ai porté un regard sévère sur ces films en me demandant pourquoi je les avais faits. Et par extension, pourquoi je faisais du cinéma ? »

L’auteur revient sur le film C.R.A.Z.Y., qui connut le succès que l’on sait et propulsa la carrière de Vallée avec une absence totale de complaisance, louant les acteurs et la puissance du récit, mais écorchant son propre apport. « Aujourd’hui, je trouve le film un peu too much […] On y voit un réalisateur qui cherche trop à épater. Le contenu est tellement touchant, l’histoire est tellement belle, que tu oublies les maladresses du réalisateur show-off qui veut montrer comment il se trouve bon avec une caméra. Y a tellement de mouvements de caméra qui n’ont pas d’affaire là : quand les interprètes sont si bons, t’as juste à les filmer, tranquillement… Mais non, tu veux montrer que tu peux faire des shots à la Scorsese. »

En dépit des réserves subséquentes de son metteur en scène, il reste que C.R.A.Z.Y. triompha — à juste titre. Chant des sirènes américaines, prise deux, avec cette autre expérience frustrante que fut pour lui La jeune Victoria (The Young Victoria), transformé à son grand dam en postproduction en autre chose que ce qu’il avait envisagé. Mais au-delà de cette déconvenue, à ce stade, Jean-Marc Vallée ressentait une vive insatisfaction par rapport à la « machine » cinématographique.

« Il y a une lourdeur dans le cinéma qui me dérangeait déjà au temps de C.R.A.Z.Y. : les rails, les « dollies », les grues, le matériel d’éclairage… Tu ne peux pas tourner la caméra à droite parce qu’il y a un réflecteur ou autre chose. C’est contraignant, ça te confine. Et tu attends avec les acteurs que tout ça se place. Et tu attends encore. Mais je ne remettais pas ça en question : pour moi, c’était ça le cinéma. »

Une expérience de cinéma

Café de Flore, projet cher qu’il réalisa ensuite en français, changea irrémédiablement cette perception. Pour mémoire, on y suit au présent une femme récemment séparée qui plonge dans la dépression tandis que son ex refait sa vie. Dans un volet conjugué au passé fantasmé, Vanessa Paradis incarne la mère d’un garçon trisomique.

« On commençait les segments à Paris avec Vanessa et deux enfants atteints de trisomie, et je me suis vite rendu à l’évidence que l’appareillage cinématographique habituel ne fonctionnerait pas : les enfants étaient beaucoup trop distraits par la quantité de monde et la grosse machine. Alors, j’ai demandé à toute l’équipe de quitter le plateau. On a éclairé uniquement de l’extérieur, par les fenêtres, et par le biais d’abat-jour sur des lampes faisant partie du décor… »

Il y a une lourdeur dans le cinéma qui me dérangeait déjà au temps de C.R.A.Z.Y.

À l’épaule : une seule caméra numérique légère plutôt qu’à pellicule, lourde, tout ça dans le but d’amener les enfants à être naturels. « Plus tard lorsqu’on a regardé les rushs en équipe, j’ai été profondément ému. Ce n’était pas encore monté, il n’y avait pas de musique, mais je vivais une expérience de cinéma. »

Depuis lors, Jean-Marc Vallée privilégie exclusivement cette approche souple, hypermobile, qu’il a peaufinée de projet en projet. Il la décrit comme une danse avec les comédiens, qu’il libère dans l’espace en leur laissant le soin de trouver leurs propres marques. Cela, tout en les suivant avec cette caméra attentive, à l’affût. Les acteurs, Vallée les place, avec l’histoire, au centre de tout. Car si légère soit la technique, la focalisation narrative n’a rien d’aléatoire. Évoquant Big Little Lies, le réalisateur explique par exemple que, pour une séquence donnée, il arrimera le regard de la caméra à l’interprète dont la perspective prévaut à ce moment-là.

« On peut bouger rapidement, on réagit à ce que les acteurs font : je n’ai pas à couper. Ça donne des prises de 30, 40 minutes. On tourne à l’épaule, avec la possibilité de pivoter à 360 degrés, avec une lentille 35 mm qui nous donne au directeur photo, Yves Bélanger, et à moi une belle latitude. C’est la façon de faire qu’on a développée, lui et moi, et les comédiens adorent ça. »

« On est là pour capter des performances d’acteurs, leur visage, ce qu’ils font. C’est ça, la magie du cinéma : les acteurs », conclut Jean-Marc Vallée, qui a sciemment décidé de délaisser le modèle classique au profit d’un autre de son cru dont on reconnaît volontiers le brio, mais dont on sous-estime peut-être encore un peu l’importance. Une chose est sûre : il se trouvera sûrement quelques jeunes cinéastes de La watch pour en assurer la descendance.

François Lévesque est à Rouyn-Noranda à l’invitation du FCIAT.

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