«Be Natural: The Untold Story of Alice Guy-Blaché»: la pionnière oubliée du 7e art

En 20 ans de carrière, Alice Guy-Blaché (au centre) a écrit, réalisé ou produit environ 1000 films.
Photo: Cinémathèque québécoise En 20 ans de carrière, Alice Guy-Blaché (au centre) a écrit, réalisé ou produit environ 1000 films.

« Le plus souvent dans l’Histoire, “anonyme” était une femme », écrivait l’auteure anglaise Virginia Woolf. Cette citation ne pourrait pas mieux convenir à l’une de ses contemporaines, Alice Guy-Blaché. Première cinéaste de fiction (tous sexes confondus), elle participa activement à l’industrie cinématographique, avant de sombrer dans l’oubli… et d’être aujourd’hui encore méconnue.

Fin du XIXe siècle, Alice Guy-Blaché, secrétaire au Comptoir général de la photographie à Paris — aujourd’hui Gaumont —, assiste à la première projection des frères Lumière et s’enthousiasme à l’idée de raconter des histoires grâce au cinématographe. Le cinéma étant encore à ses balbutiements — on présentait alors seulement de courtes scènes du quotidien — et peu lucratif, son supérieur lui laisse le loisir de tourner de petits films puisque « ce sont bien là des activités de jeunes filles ».

Ainsi, Alice Guy-Blaché réalise à l’âge de 23 ans La fée aux choux, le plus ancien film de fiction jamais tourné, avant même ceux de Georges Méliès. Durant ses 20 ans de carrière, elle a écrit, réalisé ou produit environ 1000 films, en plus d’être la première femme à avoir fondé une maison de production, Solax. L’ensemble de son oeuvre est tel qu’elle inspirera les réalisateurs Alfred Hitchcock et Sergueï Eisenstein. Pourtant, son nom résonne peu dans la grande histoire du cinéma et semble avoir été effacé par les historiens.

Pour remédier à cette injustice, plusieurs réalisatrices tentent de réhabiliter l’oeuvre et la vie de cette prolifique cinéaste (Elle s’appelle Alice Guy d’Emmanuelle Gaume ; Le jardin oublié de Marquise Lepage). Une trajectoire dans laquelle l’Américaine Pamela B. Green s’inscrit avec son documentaire Be Natural : The Untold Story of Alice Guy-Blaché, présenté à Cannes en 2018. Green multiplie les manières de faire revivre la réalisatrice à l’aide de bobines de ses films retrouvées, de lettres, d’entrevues de l’époque, de rencontres avec ses descendants, mais aussi avec des professionnels du cinéma.

On découvre alors en Alice Guy-Blaché une féministe de première heure qui aimait tourner des films à caractère social sur le droit des femmes et des enfants. Partie aux États-Unis en 1907, l’artiste y poursuit son travail de pionnière en donnant les rôles principaux à des femmes et en tournant le premier film composé exclusivement d’acteurs afro-américains. La cinéaste propulsa elle-même Lois Weber dans le monde du cinéma en plus d’expérimenter de multiples techniques cinématographiques, comme la double exposition, le gros plan et le son synchronisé.

Son retour en France en 1922 la fera sombrer dans l’oubli. Malgré sa carrière imposante, personne, ni même Gaumont — pour qui elle a réalisé une centaine de films —, ne souhaitera lui donner du travail.

Pamela B. Green, en pleine quête journalistique, tente de comprendre à travers son documentaire pourquoi le nom d’Alice Guy-Blaché, malgré son apport gargantuesque au cinéma et sa notoriété de l’époque, n’a pas traversé les âges (et fut même effacé de l’histoire de Gaumont !).

Green nous offre plusieurs pistes pour répondre à cette éclipse historique. Parmi celles-ci, la jalousie de ses comparses outrés qu’une femme ait tant de succès, l’attribution de ses oeuvres à ses assistants ou encore l’industrie du cinéma florissante écartant les femmes des rôles éminents comme celui de réalisateur peuvent expliquer que le legs d’Alice Guy-Blaché se soit évanoui.

À cette femme qui passa le reste de sa vie à tenter de corriger l’Histoire, à essayer de retrouver ses oeuvres disséminées ou détruites, et dont aucun éditeur ne voulait publier ses mémoires — elles seront diffusées huit ans après son décès —, Pamela B. Green rend un hommage plus que nécessaire dans un documentaire passionné et passionnant.

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Be Natural : The Untold Story of Alice Guy-Blaché (V.O.)

★★★ 1/2

Documentaire de Pamela B. Green. États-Unis, 2018, 120 minutes. Présenté à la Cinémathèque québécoise le vendredi 25 octobre à 18 h 30 et le dimanche 27 octobre à 17 h.