«Xalko»: partir pour un morceau de pain

Dans «Xalko», cette quête vers un ailleurs meilleur fait partie intégrante de l’histoire de cette enclave évoluant à son propre rythme.
Photo: Films du 3 mars Dans «Xalko», cette quête vers un ailleurs meilleur fait partie intégrante de l’histoire de cette enclave évoluant à son propre rythme.

Le cinéma documentaire de Sami Mermer et Hind Benchekroun se nourrit à la fois de leurs origines, de leur trajectoire internationale et de leur profonde empathie. Une démarche commune qui a fait plus d’une fois merveille (Les tortues ne meurent pas de vieillesse, Callshop Istanbul), posant un regard unique sur le Maroc et la Turquie à travers les destins singuliers de gens modestes, affligés par les douleurs de l’âge, du climat ou de l’exil.

Les habitants de Xalko, village kurde de l’Anatolie centrale en Turquie, traînent les leurs comme un boulot, mais parfois avec le sourire aux lèvres, un humour salvateur qui contraste avec l’aridité du paysage et sa désolation quasi permanente. Les racines familiales de Sami Mermer y sont bien enfouies et, comme beaucoup d’autres hommes issus de la région, il a quitté cette terre de Caïn, pour bien sûr un jour y revenir, mais à l’occasion seulement.

Car voilà une triste constante pour les femmes de ce lieu en apparence inhospitalier, où la tranquillité ne semble bousculée que par la présence des vaches et des chèvres. Tant de fils, de pères et de maris ont pris le chemin de l’exil en laissant derrière eux femmes et enfants pour s’établir, en grande majorité, en Europe, mais aussi en Amérique du Nord. Et pas seulement pour y travailler, car il n’est pas rare d’apprendre que certains d’entre eux y avaient fondé une seconde famille, fermant ainsi le robinet financier qui soutenait ceux et celles laissés derrière.

Alors que s’enflamme le nord de la Syrie pour cause de stupidité présidentielle, la présente tragédie stimule les superlatifs déjà bien connus à l’égard des Kurdes : déterminés, ingénieux, progressistes, etc. Devant Xalko, toutes ces descriptions trouvent une subtile résonance, car cette chronique paysanne célèbre le courage de femmes portant leur famille, ainsi que leur communauté, à bout de bras.

Cette tâche ne se fait pas sans sacrifices ni grincements de dents, surtout lorsque certains exilés décident de rentrer (temporairement) au bercail, des visites révélant mieux que toutes les entrevues devant la caméra le drame de ces séparations prolongées. L’arrivée impromptue de Köse, l’oncle de Sami, constitue un puissant révélateur de l’immense fossé qui se creuse entre ceux qui partent « pour un morceau de pain » et celles laissées derrière. Comment solidifier des liens par des appels téléphoniques épisodiques, des sommes d’argent envoyées de manière aléatoire et toujours insuffisantes ? Surtout quand on doit soutenir deux familles sur deux continents différents ?

Les conflits armés, les changements climatiques et les crises sociales sont tous des éléments qui favorisent les déplacements (forcés) de populations. Or, dans Xalko, cette quête vers un ailleurs meilleur fait partie intégrante de l’histoire de cette enclave évoluant à son propre rythme. Depuis des décennies, sans tapage et jamais devant les caméras de télévision, beaucoup d’hommes, et quelques femmes, quittent cette contrée avec l’espoir d’y revenir un jour, évidemment plus riches. Dans une scène à la fois sobre et poignante, un des habitants évoque la disparition d’Apo, le père du cinéaste, sur les routes enneigées d’Autriche, un drame comme des millions d’autres pour ceux forcés à l’arrachement. Et un autre départ déchirant se déroule cette fois sous nos yeux, conclusion qui illustre le cycle sans fin de la misère. Mais celle-ci n’est jamais assez forte pour effacer les sourires.

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Xalko

★★★ 1/2

Documentaire de Sami Mermer et Hind Benchekroun. Québec, 2018, 100 minutes.