Les pieds sur la terre ferme

Mariloup Wolfe (à gauche) et Marie-Christine Le-Huu
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Mariloup Wolfe (à gauche) et Marie-Christine Le-Huu

Les enfants sont rois à bien des endroits, mais le cinéma québécois leur a sans cesse fait une place de choix. Car on ne compte plus les films, et pas seulement les Contes pour tous, où ils semblent dominer le monde, dont celui des adultes, comme Les bons débarras, Catimini, Le matou, Une colonie, Mario, Les démons, Mon oncle Antoine, etc. À cette liste, il faut maintenant ajouter Jouliks, de Mariloup Wolfe.

Jouliks, qui signifie « voyou » en russe, est d’abord une affaire de persévérance tranquille, du moins dans sa gestation, aussi théâtrale que cinématographique. Car la comédienne et dramaturge Marie-Christine Lê-Huu n’a pas écrit dans la précipitation ce qui était d’abord une pièce, rédigée au fil des années entre d’autres productions théâtrales et les tournages souvent frénétiques d’émissions jeunesse qui l’ont fait connaître, comme Cornemuse. « Pendant l’écriture, j’ai pris du temps avant de savoir de quoi parlait la pièce… et j’ai fait la même chose pour le film. »

En effet, puisque la première de Jouliks a eu lieu en 2005. Cette histoire de passion dévorante, de familles étouffantes et d’enfances écorchées habite depuis longtemps celle qui a mis autant d’années à peaufiner le scénario inspiré de la pièce défendue à l’époque par des acteurs comme Suzanne Clément, la regrettée Catherine Bégin, et Lê-Huu dans la peau de la petite fille baptisée Yanna au cinéma. Une pièce de laquelle elle a vite pris ses distances, comprenant qu’un scénario fonctionne selon ses propres lois.

Photo: Téléfiction Distribution

Le film «Jouliks»

« Au théâtre, je travaille sur des structures avec des scènes longues, environ 7 à 10 ; au cinéma, tu dois en structurer jusqu’à 120… J’apprenais au fur et à mesure, mais je suis habituée à écrire des dialogues, sans compter que mon travail de metteure en scène m’oblige à être sensible au rythme. » D’où son petit éclat de rire lorsqu’on lui demande si elle a parfois souffert du syndrome de l’imposteur à l’égard de la scénarisation. « Pas après dix ans d’écriture ! »

Jouliks, le film, explore un territoire familier du cinéma québécois, cette campagne à la fois luxuriante et impitoyable. C’est dans ce cadre et au milieu d’une maison délabrée qu’évolue la petite Yanna (Lilou Roy-Lanouette), observant ses parents avec affection, ignorant à quel point ils sont de purs marginaux dans ce coin de pays, et même dans les années 1970. Véra (Jeanne Roux-Côté), sa mère, Québécoise pure laine, a craqué pour Zak (Victor Andrés Trelles-Turgeon), un bohémien de grand chemin, et leur amour, torride, ne plaît pas à leur famille respective, creusant ainsi leurs différences.

Insouciance

Tout à la fois candide et lucide, cette héroïne traverse le film à la vitesse de l’éclair, avec son sourire craquant, ses moues boudeuses et ses réflexions étonnantes sur les rituels des grands, dont ceux liés à la sexualité. Mais son insouciance lui jouera quelques tours, dont certains tragiques, des éléments qui ont beaucoup ému Mariloup Wolfe et qui l’ont tout de suite convaincue de revenir au cinéma dix ans après Les pieds dans le vide, son premier long métrage.

Entre ces deux films, la comédienne (30 vies, Unité 9), mais aussi la réalisatrice (Ruptures, Hubert et Fanny), n’a pas chômé, elle qui sait mieux que personne le rythme infernal de certains tournages pour cause de budgets limités, ainsi que les barrières invisibles à l’avancée des femmes dans certains milieux. Les choses ont un peu changé, de même que Mariloup Wolfe.

« Dix ans après mon premier film, je suis une autre personne, dit celle qui fut longtemps une des vedettes de la série jeunesse Ramdam. J’avais 27 ans à l’époque, je sortais de l’université, et je voulais parler à cette jeunesse pour laquelle je travaillais depuis des années. À 41 ans, je me sens plus accomplie, et mes réflexes ne sont plus les mêmes parce que je tourne au moins 60 jours par année. Je sais ce que j’ai envie de faire, et de dire. »

Avec Jouliks, elle voulait aborder des thèmes qui ne laissent pas indifférents, dont la question de l’éducation des enfants par des parents en apparence permissifs. « C’est à la fois un choc des valeurs et un choc des cultures, des sujets qui me touchent en tant que mère. » Mariloup Wolfe avait aussi une vision précise de l’esthétique qu’elle voulait composer (« J’ai vu plusieurs fois Beasts of the Southern Wild [de Benh Zeitlin] pour comprendre que le cinéaste filmait une enfant, même si mon film ne se ressemble pas à ça »), particulièrement les éclairages.

Lumière naturelle

En effet, comme pratiquement tout se déroule à la campagne, la cinéaste voulait recréer une lumière… naturelle. « J’ai demandé à mon directeur photo une lumière où l’on ne sent jamais la source, et que l’on puisse voir en même temps l’extérieur et l’intérieur, que les personnages puissent entrer et sortir dans un même plan, ce qui est un grand défi. »

Et comme la petite Yanna a la bougeotte, de même que son père, les va-et-vient sont constants, imprévisibles, dans cette maison délabrée, perméable à l’air du temps comme aux intempéries (la pluie est un élément dramatique important).

Entre les débats sur la place des femmes au cinéma au cours des dix dernières années, il y en a eu un autre que les artisans de Jouliks semblent avoir (volontairement) oublié : la dictature de la vedette. En effet, on retrouve une distribution d’acteurs chevronnés, dévoués, mais peu connus du grand public. Un hasard ?

« On ne voulait pas de têtes d’affiche, affirme Marie-Christine Lê-Huu, qui reconnaît sa chance d’avoir été présente à toutes les étapes, du choix de la distribution au montage. On cherchait des gens talentueux qui forment dans le film une famille crédible. Ce fut exprimé aux producteurs, ils auraient pu résister, mais ils ont pris des décisions au profit du projet. »

Quant à Mariloup Wolfe, qui fait partie intégrante du vedettariat québécois, elle se permet tout de même cette confidence : « Comme spectatrice, je vois souvent la vedette avant le personnage. À l’audition, chaque acteur a gagné parce qu’il était le meilleur. »

Jouliks prendra l’affiche partout au Québec le vendredi 1er novembre.

Extrait de la pièce Jouliks de Marie-Christine Lê-Huu (Lansman Éditeur)

« Là, ma Véra s’est pris le visage dans les mains et elle s’est mise à pleurer. Elle pleurait pas comme d’habitude. Pas comme quand elle et Zak se font de la peine. Elle pleurait comme si elle était toute petite. Comme si elle était un petit oiseau mouillé qui est tombé de son nid et qui a peur que sa maman vienne pas le chercher. Elle pleurait comme si elle avait oublié qu’elle était ma mère. C’est pour ça que moi j’ai oublié d’être petite et je l’ai prise dans mes bras. Mais là ça a failli être un malheur parce qu’au lieu de la consoler, ça l’a fait pleurer encore plus fort. Et moi j’avais peur du débordement parce qu’elle faisait presque autant d’eau que quand il pleut et que la pluie entre par le trou qu’on a dans le toit. Mais j’ai quand même pas apporté la chaudière parce que de la peine ça se ramasse pas dans une chaudière et peut-être que ça aurait pas arrangé les choses.