«Les fleurs oubliées»: une flore réinventée

Au-delà de  cet exotisme propre à André Forcier,<i> Les fleurs oubliées</i> constitue  un diamant étincelant  dans sa filmographie.
Filmoption International Au-delà de cet exotisme propre à André Forcier, Les fleurs oubliées constitue un diamant étincelant dans sa filmographie.

André Forcier, cinéaste politique ? Ce qualificatif n’arrive jamais spontanément pour décrire le cinéma fantasmagorique de celui qui ne cesse de creuser son sillon si singulier depuis ses premières bravades à la fin des années 1960. Ses films sont depuis toujours peuplés de marginaux sympathiques (L’eau chaude, l’eau frette), de grands rêveurs (Kalamazoo), de petits entrepreneurs (Coteau rouge) et surtout d’éternels amoureux (La comtesse de Bâton Rouge, Embrasse-moi comme tu m’aimes).

Les fleurs oubliées représente à la fois une continuité et une (légère) rupture dans une œuvre aussi constante qu’éclatée, rarement perméable aux modes. Ce qui n’est pas tout à fait le cas dans cette fable écologique à saveur résolument militante, où même les dialogues prennent parfois le ton et la forme de vibrants plaidoyers, pas toujours subtils, en faveur de la conscience environnementale et de la transparence gouvernementale. Les pancartes et les porte-voix chez Forcier ? Certains diront qu’il ne manquait plus que cela…

Certains préfèrent exercer une résistance tranquille, comme Albert (Roy Dupuis en bum sympathique, rien de nouveau sous le soleil), ancien agronome converti en ermite, rêvant de produire du miel dans l’archipel de Mingan, lui qui déjà fabrique un vin qui lui vaut un grand succès (son charme y contribue, dans une scène où des admiratrices en pâmoison rappellent ceux collés à Louise Marleau dans Une histoire inventée). Il croyait à une hallucination, mais non, le frère Marie-Victorin (Yves Jacques) apparaît souvent à ses côtés, même s’il est décédé en 1944, et les deux hommes deviennent vite de véritables complices agricoles, et bien plus que cela.

L’auteur de La flore laurentienne stimule la soif de découvertes de ce misanthrope vivant sur un voilier, et beaucoup dans sa tête, prêt à cultiver de nouvelles fleurs cosmiques provenant de la besace de ce botaniste de l’au-delà. Albert fera aussi de nouvelles rencontres, dont celle d’une avocate zélée (Christine Beaulieu), lointaine parente de Marcelle Gauvreau et amour platonique de l’homme d’Église, ainsi qu’une journaliste idéaliste (Juliette Gosselin), partageant son combat contre les multinationales des pesticides, et des choses encore plus secrètes. À cela s’ajoute un réquisitoire passionné pour améliorer les conditions misérables des travailleurs agricoles mexicains, eux qui s’échinent chaque été dans nos champs et qui trouvent ici réconfort… et vengeance.

Tout apparaît picaresque dans ce récit émaillé de situations teintées de l’habituel réalisme magique de son auteur, fourmillant aussi de personnages flamboyants, plus grands que nature, davantage sortis des habituelles rêveries du cinéaste que d’un plat quotidien dont il ne sait que faire. Ce qui ne l’empêche pas de s’amuser du ridicule des ennemis du peuple, principalement incarnés par un tandem de choc, Gaston Lepage et Donald Pilon, ici les deux facettes de la même bêtise néolibérale et capables de nous faire sourire. 

Au-delà de cet exotisme propre à Forcier — le fait de tourner sur la Rive-Sud constitue en soi une forme de dissidence —, Les fleurs oubliées constitue un diamant étincelant dans sa filmographie, œuvre beaucoup plus ambitieuse sur le plan esthétique que tout ce qu’il avait tourné depuis la débâcle d’Acapulco Gold il y a maintenant dix ans. Il ne s’agit pas de sa plus belle offrande délirante, même s’il est vrai que les plus audacieuses n’ont pas toujours su rallier la majorité. Avec ce film en phase avec l’air du temps, assez frisquet pour cause de changements climatiques, André Forcier réaffirme à la fois sa place dans le cinéma québécois d’aujourd’hui sans totalement renier ce qui le distingue depuis 50 ans. Peu importent les aléas, les échecs et les rendez-vous manqués, il ne pourra jamais être oublié.

 

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Les fleurs oubliées

★★★ 1/2

Comédie dramatique d’André Forcier. Avec Roy Dupuis, Yves Jacques, Christine Beaulieu, Juliette Gosselin. Québec, 2019, 102 minutes.