«Le phare»: de ressac et de refoulé

Robert Pattinson (à droite) est excellent dans le rôle de Winslow tandis que Willem Dafoe fait ce qu’il peut pour insuffler une cohésion à son personnage de Wake, réduit à une parodie de marin bourru à la parlure truculente.
VVS Films Robert Pattinson (à droite) est excellent dans le rôle de Winslow tandis que Willem Dafoe fait ce qu’il peut pour insuffler une cohésion à son personnage de Wake, réduit à une parodie de marin bourru à la parlure truculente.

Sur une mer foncée, un épais brouillard se confond avec les cieux. Émerge au loin un petit navire à vapeur dont le ronron mécanique crée avec la corne de brume une inquiétante mélopée. Sur le pont, deux hommes, le gardien et son second, contemplent en silence le panorama opaque. Soudain apparaît la silhouette d’un phare dressé sur un îlot rocheux aussi noir que l’océan. Wake et Winslow, tels sont leurs noms, en ont pour quatre semaines d’isolement et d’apprivoisement, étrangers qu’ils sont l’un à l’autre. Mais tandis que Wake est ici un peu chez lui, Winslow est un novice en ces lieux. Assailli par des visions étranges, l’esprit du jeune homme vacille. Avec Le phare, Robert Eggers livre un très attendu deuxième film après le magnifique, et tout aussi macabre, La sorcière.

En l’occurrence, les deux films ont énormément en commun, formant presque un diptyque, entre continuité et antithèse. Pour mémoire, La sorcière (The Witch) conte l’implosion d’une famille de puritains qui, après avoir bâti leur maison à l’orée d’une forêt où vivrait selon la légende une sorcière, en vient à croire que l’aînée pubère Thomasin est devenue à son tour sorcière. L’est-elle vraiment ? Frappée d’ostracisme, Thomasin semble se mettre elle-même à douter.

Dans Le phare (The Lighthouse), la toile de fond n’est plus sylvestre, mais océane, pour un effritement psychologique similaire. Toutefois, là où Thomasin se trouve et se réalise en pénétrant finalement dans cette sombre forêt qui prend alors valeur métaphorique, Winslow connaît un destin fort différent lorsqu’il accède enfin à cette lumière (à valeur tout aussi métaphorique) qui le fascine et sur laquelle Wake veille jalousement. Ça, c’est l’aspect antithétique.

Eggers mélange en outre à nouveau approches historique et horrifique en jouant d’ambiguïté quant à la réalité des événements : le surnaturel est traité comme une possibilité, mais pas une certitude. C’est que la folie guette, chaque fois.

En effet, après cette jeune fille en proie à l’ostracisme délétère de parents affichant une piété obtuse, au tour de cet apprenti malmené par son supérieur de basculer, les mythes et superstitions maritimes succédant aux dogmes religieux. Hélas, ce que ce film-ci n’a pas, c’est un protagoniste intéressant.

Symbolisme lourdaud

Robert Pattinson est excellent dans le rôle de Winslow, là n’est pas la question. Or, l’acteur a beau donner tout ce qu’il a, il reste que son personnage hanté tant au présent qu’au passé est, pour reprendre l’expression de Wake, un livre ouvert. En effet, l’aura de mystère que le cinéaste tente de faire planer autour de Winslow est vite dissipée à force d’inserts hallucinatoires peu subtils et de symbolisme phallique lourdaud (et non, on n’inclut même pas le phare là-dedans). Ah, les périls du refoulé…

L’un des partis pris narratifs les plus réussis de La sorcière consistait à voir les différents membres de la famille de Thomasin se retourner contre elle en succombant un à un à ses maléfices, à ceux de la sorcière de la forêt, ou à une psychose collective, selon la lecture. Dans Le phare, le cinéaste tente de reproduire cette dynamique, mais avec seulement Wake sur qui se rabattre en guise d’antagoniste.

Ainsi le vieux loup de mer soumet-il son second à un crescendo de dérives autoritaires, d’humiliations et de torture psychologique. Mais Wake agit-il vraiment de la sorte ? Oui, non, peut-être… Pour être sûr qu’on a saisi, Eggers explicite la chose par l’entremise de Wake, qui assène à Winslow au dernier acte : « Est-on ici depuis quatre semaines ou deux jours ? Et où sommes-nous ? Le sais-tu ? Suis-je vraiment là, ou ne suis-je qu’un fragment de ton imagination ? Es-tu vraiment ici ? ». Bâillement.

Si le but était de déstabiliser le spectateur en mettant au jour le questionnement que celui-ci n’aura pas manqué de formuler, c’est raté. Car encore faudrait-il, à ce stade tardif, que l’on se soucie de comprendre de quoi il retourne. Et pour l’anecdote, toutes ces questions ne constituent pas un divulgâcheur, les réponses s’avérant sans importance puisqu’à terme, toutes se valent. Génie ou paresse ? Va pour maladresse.

Splendeur visuelle

Quoi qu’il en soit, cette dimension cryptique si parfaitement maîtrisée dans le premier film d’Eggers semble cette fois complaisante, oiseuse. Pire, ce parti pris rend la tâche impossible à l’excellent Willem Dafoe : malgré ses efforts pour insuffler une cohérence au personnage, Wake en est réduit à une parodie de marin bourru à la parlure truculente dont les actions sont commandées par les caprices du scénario davantage que par une quelconque logique interne.

Actions et situations sont répétées en diverses variations, mais plutôt que de transmettre le sentiment d’aliénation croissant de Winslow, le procédé engendre l’ennui. En revanche, plusieurs séquences génèrent une charge hypnotique indéniable, et il importe de préciser que le film, présenté en format carré et filmé en noir et blanc comme au temps du muet, est une splendeur, visuellement parlant. Chaque plan atteste d’un sens maniaque de la composition. Contrastée, la direction photo évoque les maîtres expressionnistes Murnau et Dreyer, et c’est absolument magnifique.

Dommage que le récit, on y revient toujours, ne soit pas à la hauteur de la facture. Tout du long, on sent poindre un désir chez Eggers de dépeindre une relation sadomasochiste entre les deux hommes, mais le cinéaste tergiverse sans fin et ne se décide à plonger qu’au dénouement pour un résultat, malheureusement, un peu ridicule : on dirait une parodie de Pasolini. Ça ne dure qu’un instant, Eggers rétropédalant pour mieux épiloguer encore et encore… Roulement de vagues, roulement d’yeux.

 

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Le phare (V.O., s.-t.f. de The Lighthouse)

★★ 1/2

Drame d’horreur de Robert Eggers. Avec Robert Pattinson, Willem Dafoe, Valeriia Karaman. États-Unis, 2019, 110 minutes.